Dans les collines boisées de l’Aukštaitija, un groupe de villageois se réunit encore chaque année autour d’un feu pour entonner les sutartinės, ces polyphonies serrées qui semblent défier le temps. Les voix s’entrecroisent sans chef visible, portées par un rythme régulier qui évoque les travaux des champs et les cycles saisonniers. Cette pratique, inscrite sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO en 2010, reste l’un des marqueurs les plus distinctifs de la Lituanie rurale.
Les racines historiques de la musique lituanienne
Les premières traces écrites de chants lituaniens remontent au XVIe siècle, lorsque des missionnaires et des chroniqueurs polonais notèrent des mélodies païennes lors de leurs voyages dans les forêts baltes. Ces descriptions, souvent teintées de suspicion, mentionnent déjà des chœurs de femmes et d’hommes alternant des motifs courts. Au XIXe siècle, l’ethnographe Jonas Basanavičius (1851-1922) entreprend de collecter systématiquement ces répertoires oraux, fondant plus tard la Société scientifique lituanienne pour préserver ce qui menaçait de disparaître sous la domination tsariste.
Les recueils publiés par Basanavičius révèlent une musique liée aux rites agraires et aux grands passages de la vie. Les raudos, lamentations funéraires improvisées par les pleureuses, côtoient les dainos lyriques célébrant la nature et l’amour. Cette dualité entre deuil et célébration structure encore aujourd’hui une grande partie du répertoire.
Instruments emblématiques de la tradition
La kanklės et ses cousines baltes
Pour mettre cette tradition en perspective, voir aussi notre dossier sutartinės lituaniennes.
La kanklės, cithare à cordes pincées, constitue l’instrument le plus emblématique des régions septentrionales. Fabriquée traditionnellement en bois d’épicéa ou de frêne, elle accompagne les danses et les chants solitaires. Sa forme triangulaire et son accordage diatonique la rapprochent de la kantele finlandaise, bien que les techniques de jeu lituaniennes privilégient les arpèges rapides et les ornements glissés.
Les aérophones pastoraux
Dans les pâturages de Žemaitija, le ragas, corne taillée dans une corne de bœuf, servait autrefois à signaler les troupeaux. Sa sonorité grave et nasale se marie parfois avec le lumzdelis, flûte droite à six trous, et la birbynė, instrument à anche simple proche du hautbois. Ces trois aérophones, encore joués lors des fêtes villageoises, illustrent l’ingéniosité des bergers qui les confectionnaient à partir de matériaux locaux.
Le skuduciai, ensemble de flûtes de Pan de tailles différentes, permet des effets polyphoniques étonnants lorsque plusieurs musiciens soufflent simultanément. La daudytė, longue trompe droite, complète cet arsenal en produisant des notes fondamentales puissantes lors des processions.

Grandes traditions vocales
Les sutartinės se distinguent par leur structure en canon à deux ou trois voix, où chaque partie répète un motif court tout en déplaçant légèrement le point d’entrée. Cette technique crée des intervalles seconds permanents, une couleur harmonique rare dans les musiques européennes. Les textes évoquent le tissage, la moisson ou les rencontres amoureuses.
Les chants de Joninės, célébrés au solstice d’été, mobilisent des répertoires spécifiques aux feux de la Saint-Jean. Les couples dansent autour des bûchers tandis que les chœurs entonnent des mélodies en mode mineur aux cadences répétitives. Les chants de mariage, quant à eux, suivent un déroulement rituel précis : les lamentations des mères accompagnent la séparation de la mariée, suivies de danses joyeuses le lendemain.
Les raudos, moins codifiées, laissent place à l’improvisation individuelle. Une pleureuse expérimentée module sa voix sur des intervalles descendants, tissant des phrases qui durent parfois plusieurs minutes sans reprise.
Variations régionales à travers la Lituanie
Aukštaitija et Žemaitija
Voir aussi notre dossier ragas lituaniennes pour un point de comparaison important.
L’Aukštaitija, au nord-est, privilégie les sutartinės les plus complexes et les kanklės aux ornements denses. Les musiciens y conservent des accordages anciens qui diffèrent de ceux pratiqués plus au sud. En Žemaitija, la Samogitie, les flûtes de Pan et les cors occupent une place plus importante, héritage probable des traditions pastorales plus marquées.
Suvalkija et Dzūkija
La Suvalkija, région frontalière au sud-ouest, montre une influence polonaise dans ses rythmes de danse, tandis que la Dzūkija, au sud-est, reste connue pour ses dainos narratives aux mélodies longues et ornées. Les chanteurs de Dzūkija utilisent fréquemment des ornements microtonaux qui les distinguent des autres régions.

Ces différences ne forment pas des frontières étanches. Des échanges ont toujours existé lors des foires et des pèlerinages, enrichissant mutuellement les répertoires.
Transmission et renouveau contemporain
Après l’indépendance de 1991, des ensembles professionnels et amateurs ont repris les sutartinės dans des contextes de concert. Le groupe formé autour de la chercheuse et chanteuse Daiva Račiūnaitė-Vyčinienė a contribué à documenter les variantes encore vivantes dans les villages. Parallèlement, des compositeurs comme Bronius Kutavičius (né en 1932) intègrent des motifs traditionnels dans des œuvres de musique contemporaine, créant un pont entre oralité ancienne et écriture savante.
Des écoles de musique à Vilnius et Kaunas proposent désormais des cours de kanklės et de birbynė. Des festivals annuels, comme celui de la ville de Zarasai, rassemblent des interprètes de toutes les régions et attirent un public international. Cette vitalité contraste avec la période soviétique, durant laquelle les autorités favorisaient des arrangements folkloriques standardisés au détriment des formes les plus archaïques.
Où écouter et découvrir ces musiques
Pour prolonger la lecture, voir notre dossier musiques biélorusses.
Les enregistrements de terrain réalisés dans les années 1930 par l’ethnomusicologue Zenonas Slaviūnas restent des références incontournables, conservés aux archives du Folklore lituanien. Des rééditions récentes permettent d’entendre des sutartinės dans leur contexte villageois d’origine. La page Musique lituanienne — Wikipédia propose une synthèse des sources écrites et des disques disponibles.
Plusieurs maisons de disques spécialisées dans les musiques baltes éditent régulièrement de nouveaux enregistrements d’instruments traditionnels. Les amateurs peuvent aussi se rendre aux marchés artisanaux de Vilnius, où des luthiers vendent des kanklės et des lumzdelis fabriqués selon les techniques anciennes.
Pour prolonger l’expérience au-delà des frontières, un Voyage pays baltes permet de combiner découverte lituanienne et musiques lettonnes, dont les traditions vocales présentent des parentés évidentes avec les sutartinės. Les deux pays partagent en effet un fonds commun de polyphonies et d’instruments à cordes pincées qui mérite une écoute comparée.
Les festivals d’été offrent l’occasion d’assister à des performances en situation, notamment lors des célébrations de Joninės dans les parcs nationaux. Ces événements, moins touristiques que les grands concerts de Vilnius, conservent l’esprit des rassemblements villageois décrits par les collecteurs du XIXe siècle.