Dans les villages de Polésie, au crépuscule d’un 6 juillet, des groupes de jeunes gens se rassemblent autour de grands feux de Kupalle. Les flammes éclairent des visages chantants tandis que les eaux d’un ruisseau reflètent les couronnes de fleurs jetées au fil du courant. Ce rite, observé encore aujourd’hui dans plusieurs localités du sud biélorusse, conserve des strates sonores vieilles de plusieurs siècles.

Histoire et racines

Les premières traces écrites de pratiques musicales en Biélorussie remontent aux chroniques médiévales qui mentionnent des ménestrels itinérants accompagnant des danses collectives. Ces musiciens, souvent désignés sous le nom de skomorokhi, circulaient entre les cours princières et les foires rurales. Leur répertoire mêlait mélodies locales et emprunts venus des routes commerciales reliant la Baltique à la mer Noire. Au XIXe siècle, le folkloriste et compositeur Mikola Ravienski (1885-1953) entreprend les premières collectes systématiques dans les districts de Mahilëŭ et de Vitebsk, notant des airs sur papier à cinq lignes alors que la tradition orale dominait encore.

La période soviétique marque un tournant décisif. Des ensembles professionnels sont créés dans les années 1930 afin de porter la musique villageoise sur les scènes des maisons de la culture. Ces formations standardisent certains ornements tout en préservant les modes et les échelles propres aux terroirs. Après 1991, des chercheurs indépendants reprennent les enquêtes de terrain interrompues, s’appuyant notamment sur les archives sonores conservées à Minsk.

Les instruments emblématiques

Le tsymbaly, cithare sur table frappée de petits marteaux, constitue l’épine dorsale de nombreux orchestres villageois. Ses cordes métalliques produisent un bourdon lumineux qui soutient à la fois les mélodies vocales et les danses. La dudka, flûte droite à trois ou quatre trous, accompagne les bergers dès l’enfance ; son timbre clair tranche avec la zhaleyka, dont l’anche double et le pavillon en corne donnent une sonorité plus rauque, souvent utilisée lors des veillées mortuaires.

Pour situer ce contexte, le lecteur trouvera utile de consulter notre dossier sur les musiques ukrainiennes avec lesquelles le folklore biélorusse partage de nombreuses racines.

La lira korbowa, instrument à roue muni d’un clavier rudimentaire, apparaît dans les descriptions du XVIIIe siècle. Son mécanisme permet à un seul musicien de tenir à la fois la mélodie et le bourdon. La duda, cornemuse biélorusse à double chanfrein, diffère de ses homologues baltes par la forme de son sac en peau de chèvre et par l’absence de régulateur de pression. Enfin, la skripka, violon folklorique accordé parfois en quintes ouvertes, dialogue avec le tsymbaly dans les formations de chambre villageoises. Ces instruments entretiennent des parentés techniques avec la domra, dont la caisse et le chevalet rappellent certaines lutheries biélorusses.

Grandes traditions vocales

Koliady et kalyadnyya pyesni

Le lecteur trouvera des éléments complémentaires dans notre guide consacré aux musiques traditionnelles russes.

Bandurist ukrainien, parent culturel slave proche

Les kalyadnyya pyesni constituent un cycle hivernal structuré autour du solstice. Les chanteurs, souvent masqués, visitent les maisons en échange de dons symboliques. Le rite des tsars de Koliady a été inscrit sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO en 2009. Les textes mêlent formules païennes et invocations chrétiennes, tandis que les mélodies oscillent entre modes mineurs et échelles modales issues du plain-chant.

Vesnavyya pyesni et chants de mariage

Les vesnavyya pyesni célèbrent le retour du printemps. Leurs phrases courtes, souvent à deux ou trois voix, s’articulent autour de la quinte juste et d’ornements glissés. Les chants de mariage, plus longs, suivent un parcours rituel précis : du cortège des jeunes filles jusqu’à l’entrée dans la maison du mari. Chaque étape possède son propre rythme et son propre registre vocal, du grave des mères au suraigu des demoiselles d’honneur.

Kupalle et chants rituels de Polésie

Le cycle de Kupalle mobilise des polyphonies serrées où les secondes mineures sont recherchées pour leur tension expressive. Les enregistrements réalisés dans les années 1970 par l’ethnomusicologue Zinaida Mozheiko montrent que ces secondes apparaissent systématiquement sur les syllabes accentuées des refrains. Ces pratiques vocales se distinguent nettement des traditions plus homophoniques observées plus au nord.

Régions et écoles

Polésie

Cette technique présente des parallèles intéressants avec koliady slaves, comme nous l’avons décrit dans un autre article du magazine.

La Polésie méridionale, zone marécageuse frontalière avec l’Ukraine, conserve les polyphonies les plus denses. Les villages autour de Pinsk et de Stolin ont fourni la majorité des enregistrements de référence. Les liens avec les musiques ukrainiennes y apparaissent dans le répertoire partagé de certaines ballades épiques.

Koliady slaves : chants de Noël circulant en Bélarus

Vitebsk et Mahilëŭ

Dans le nord, autour de Vitebsk, la skripka domine les bals villageois. Les musiciens y privilégient des ornements plus rapides et des tempos plus vifs que dans le sud. Mahilëŭ, au centre-est, se distingue par l’usage fréquent de la duda dans les processions religieuses. Les écoles de Minsk, enfin, ont servi de creuset où les collectes régionales ont été réarrangées pour les grandes scènes soviétiques puis post-soviétiques.

Transmission contemporaine

Pour aller plus loin, notre dossier polyphonie géorgienne prolonge ce thème dans une perspective complémentaire.

Depuis les années 2000, plusieurs associations locales organisent des stages d’été où les anciens transmettent directement aux adolescents les techniques de jeu du tsymbaly et les ornements vocaux. Des festivals annuels à Minsk et à Vitebsk proposent des scènes ouvertes aux groupes non professionnels. Ces rencontres évitent l’écueil de la folklorisation muséale en laissant place à des variations personnelles.

Des musiciens comme le joueur de duda Aleh Klyshko, né en 1978, mêlent les répertoires traditionnels à des compositions originales tout en maintenant l’accordage et la facture des instruments anciens. Des labels indépendants publient des disques de terrain réalisés avec des moyens numériques légers, permettant une diffusion plus large sans passer par les circuits institutionnels.

Voyage musical

Les enregistrements de référence restent accessibles via les fonds de la Bibliothèque nationale de Biélorussie et les publications de Smithsonian Folkways. Sur place, le musée ethnographique de Minsk propose des démonstrations régulières d’instruments. Les villages de Polésie, notamment autour de la réserve de Prypiat, accueillent encore des fêtes de Kupalle ouvertes aux visiteurs discrets.

Des tournées régulières du groupe Troitsa, fondé en 1995, permettent d’entendre en Europe occidentale des versions fidèles des polyphonies de Polésie. Des stages ponctuels sont parfois annoncés sur le site du Cercle Pouchkine, qui relaie certaines initiatives culturelles biélorusses francophones. Les curieux peuvent également consulter la page Musique biélorusse — Wikipédia pour une chronologie plus large et des discographies actualisées.