Le crépitement du feu dans une izba du nord de la Russie se mêle au frôlement des cordes pincées. Un musicien ajuste les chevalets d’un instrument plat posé sur ses genoux, tandis que la neige tombe silencieusement contre les fenêtres. Le son qui s’élève est à la fois grave et cristallin, évoquant à la fois le murmure d’une rivière et le tintement lointain d’une cloche.
Origines et histoire
Les premières mentions écrites du gusli remontent au VIe siècle dans des chroniques byzantines qui décrivent des instruments à cordes pincées chez les Slaves orientaux. L’archéologie corrobore cette ancienneté : des fragments de bois et des chevilles découverts dans des sites du IXe siècle près de Novgorod confirment l’usage quotidien de la cithare sur table dans les communautés rurales et urbaines.
Au fil des siècles, l’instrument accompagne les bylines, ces poèmes épiques transmis oralement. Les ménestriers ambulants l’utilisent pour rythmer les récits de héros et de saints, tandis que les cours princières l’intègrent aux fêtes et aux cérémonies. La diffusion s’étend progressivement vers les régions baltes et finno-ougriennes, où des formes apparentées apparaissent.
Évolution à travers les époques
Le gusli connaît une période de relative stabilité jusqu’au XVIIIe siècle. Les bouleversements sociaux du XIXe siècle entraînent ensuite un net déclin : l’industrialisation et l’essor des instruments occidentaux relèguent la pratique aux campagnes les plus isolées. Des collecteurs de folklore notent alors la disparition progressive des luthiers traditionnels.
La renaissance débute à la fin du XIXe siècle. Nikolaï Privalov, né en 1859, entreprend une collecte systématique des modèles survivants et conçoit des versions améliorées adaptées aux scènes de concert. Ses travaux, publiés entre 1890 et 1910, posent les bases d’une facture moderne sans rompre avec les proportions anciennes.
Lutherie et facture
Cette tradition fait écho à musiques traditionnelles russes que nous explorons dans un autre dossier du magazine.
La construction du gusli repose sur une caisse de résonance plate, généralement taillée dans du pin ou du sapin. Les cordes, autrefois en boyau ou en soie, sont aujourd’hui le plus souvent métalliques. Le nombre varie selon le type : cinq à neuf pour les modèles ailés les plus anciens, jusqu’à soixante pour les instruments claviers apparus au XXe siècle.
Le gusli ailé
Le modèle krylovidnye se caractérise par une forme asymétrique rappelant une aile déployée. La table d’harmonie est percée de rosaces décoratives qui influencent le timbre. Les chevalets mobiles permettent d’accorder chaque corde indépendamment, offrant une grande souplesse aux musiciens traditionnels.
Le gusli casque
Le chlemovidnye présente une silhouette plus arrondie, proche d’un casque. Sa caisse plus profonde favorise les basses et convient particulièrement à l’accompagnement des chants narratifs. Les luthiers contemporains utilisent encore des techniques de collage à la colle de poisson, héritées des ateliers du XIXe siècle.

Le gusli clavier
Apparu dans les années 1930 sous l’impulsion de Sergueï Tarasov, le klavishnye transpose le principe de la cithare sur table vers un système de touches mécaniques. Cette variante facilite l’exécution de pièces harmonisées tout en conservant le timbre caractéristique des cordes pincées.
Technique de jeu
Le musicien pose généralement l’instrument sur les genoux ou sur une table basse. Les doigts de la main droite pincent les cordes selon des motifs rythmiques réguliers, tandis que la main gauche étouffe les notes non désirées ou crée des effets de glissando. Dans les formes anciennes, l’accord se limite souvent à une gamme pentatonique ou hexatonique.
Les techniques modernes intègrent des accords arpégés et des passages rapides qui rappellent la kantele finlandaise, bien que les deux traditions aient suivi des évolutions distinctes. Le jeu au médiator, introduit au XXe siècle, permet une plus grande puissance sonore lors des concerts en salle.
Grandes figures
Cette technique présente des parallèles intéressants avec bylines russes, comme nous l’avons décrit dans un autre article du magazine.
Nikolaï Privalov reste la figure centrale de la reconstruction instrumentale. Ses enregistrements réalisés vers 1905 pour la firme Gramophone constituent les premiers témoignages sonores conservés du gusli moderne. Vera Gorodovskaïa, née en 1919, a quant à elle porté l’instrument sur les scènes philharmoniques soviétiques dès les années 1940, imposant un répertoire concertant qui associait gusli et orchestre folklorique.
Liubov Bassourmanova poursuit aujourd’hui ce travail en explorant les croisements avec la musique contemporaine. Ses compositions pour gusli à clavier et électronique, créées depuis 2008, montrent comment l’instrument peut dialoguer avec des esthétiques actuelles sans renier ses racines.
Répertoire traditionnel et moderne
Le corpus des bylines constitue le socle du répertoire historique. Des pièces comme « Sadko » ou « Le Dobrynia Nikititch » exigent une alternance précise entre récitatif et passages mélodiques. Des danses villageoises, telles que la « Pliaska », mobilisent plutôt des formules rythmiques répétitives adaptées à l’accompagnement chorégraphique.

Au XXe siècle, des compositeurs ont écrit des œuvres concertantes. Certaines pièces intégrées au répertoire des orchestres folkloriques russes figurent aujourd’hui dans les programmes des conservatoires. Des artistes explorent également des transcriptions de musique baroque ou de jazz manouche, révélant la versatilité de la caisse de résonance.
Transmission contemporaine
Les écoles de musique spécialisées, notamment à Saint-Pétersbourg et à Moscou, proposent des cursus dédiés depuis les années 1970. Des stages d’été organisés dans des villages du nord permettent aux apprentis de rencontrer des porteurs de tradition encore actifs. Des festivals annuels, comme celui de Veliky Novgorod, rassemblent plusieurs centaines de participants chaque été.
Des ressources en ligne, dont la notice détaillée disponible sur Gusli — Wikipédia, facilitent l’auto-apprentissage tout en orientant vers des enregistrements de référence. Des luthiers indépendants continuent de produire des instruments sur mesure, maintenant vivante une chaîne de fabrication artisanale.
Le gusli dans les musiques slaves actuelles
Les lecteurs intéressés par les contextes adjacents trouveront un complément dans notre article kantele finlandaise et kobza.
Au-delà des frontières russes, le gusli apparaît dans des projets de musique ancienne et de folk contemporain. Des ensembles lituaniens et biélorusses l’intègrent à des formations mêlant vielles à roue et cornemuses. Ces collaborations élargissent le public sans altérer l’identité sonore propre à l’instrument.
Perspectives et recherche
Des ethnomusicologues poursuivent l’inventaire des variantes régionales encore peu documentées. Les archives sonores de l’Institut de musicologie de l’Académie des sciences de Russie contiennent plusieurs centaines d’heures d’enregistrements de terrain réalisés entre 1920 et 1980. Leur numérisation progressive ouvre de nouvelles pistes d’analyse acoustique et historique.
Des collaborations avec des facteurs d’instruments finlandais permettent des comparaisons techniques précises entre gusli et kantele, soulignant les convergences et les divergences dans les choix de matériaux et de tension des cordes. Ces échanges nourrissent à la fois la pratique et la recherche.
Conclusion ouverte
Le gusli, loin d’être figé dans une muséographie figée, continue d’évoluer au contact de nouveaux contextes. Des musiciens explorent actuellement des hybridations avec la balalaïka dans des formations de chambre, tandis que des projets pédagogiques visent à introduire l’instrument dans les écoles primaires des régions rurales. Cette vitalité discrète mais constante témoigne de la capacité d’un instrument millénaire à trouver sa place dans le paysage musical du XXIe siècle.