Dans la nuit du solstice d’été, les paysans lettons font brûler des feux sur les collines, tressent des couronnes de feuilles de chêne et chantent jusqu’à l’aube. Le refrain est toujours le même : « Līgo, līgo ». Ces fêtes, qu’on appelle Jāņi, n’ont jamais cessé. La musique y est moins un divertissement qu’un rituel — un fil tendu entre les vivants et leurs ancêtres baltes.

Un patrimoine de 1,2 million de chants

La Lettonie est un petit pays : moins de deux millions d’habitants, soit la moitié de la population de Berlin. Et pourtant, son patrimoine de chants populaires est l’un des plus vastes du monde rapporté à sa taille. Les dainas, ces poèmes courts de quatre vers chantés sur des mélodies modales, ont été collectées à partir du XIXe siècle par l’érudit Krišjānis Barons (1835-1923). Lorsqu’il achève son travail en 1915, son armoire à tiroirs — devenue depuis une icône nationale — contient 217 996 dainas et leurs variantes. Les collectes ultérieures ont porté ce nombre à plus de 1,2 million selon les éditions critiques du XXe siècle.

Ce volume impressionnant tient à la nature même de la daina : quatre vers, presque toujours, des images concrètes prises au quotidien — une fileuse, un arbre, une vache, le soleil. Chaque famille, chaque village a pu en composer et en transmettre, créant un répertoire fragmenté mais cohérent, qui mêle vie agricole, amours, deuils et rituels.

Le règne de la voix : Fête du chant à Riga

Pour mettre cette tradition en perspective, voir aussi notre dossier sutartinės lituaniennes.

Tous les cinq ans, la capitale Riga devient pendant une semaine la scène d’un événement choral d’une ampleur incomparable. La Fête lettone du chant et de la danse (Latvijas Dziesmu un Deju svētki) rassemble près de 30 000 choristes et 15 000 danseurs venus de tout le pays — sur une population active d’un peu plus d’un million d’adultes, la proportion est vertigineuse.

L’origine remonte à 1873, à une époque où la Lettonie n’existait pas encore comme État indépendant. Sous domination de l’Empire russe, la culture lettone se cherchait des espaces d’expression. Le chant choral, hérité des écoles du XIXe siècle allemand baltique, est devenu l’instrument de cette affirmation identitaire — au point qu’on parle pour la Lettonie, l’Estonie et la Lituanie de la Révolution chantante (1987-1991) : ces trois républiques baltes ont retrouvé leur indépendance soviétique en se rassemblant pour chanter, non pour combattre.

Le caractère collectif et pacifique de cette Fête lui a valu d’être inscrite par l’UNESCO en 2003 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, conjointement avec ses homologues estonienne et lituanienne. Vous trouverez la fiche complète sur le site des fêtes du chant baltes à l’UNESCO, qui détaille les enjeux contemporains de transmission.

Lituaniennes en costume traditionnel : pendant balte

La kokle : cithare et symbole

L’instrument national letton est la kokle, cithare sur table à cordes pincées, cousine de la kantele finlandaise, du kannel estonien et du kanklės lituanien. La kokle archaïque possède de cinq à treize cordes en boyau ou en métal, tendues sur une caisse trapézoïdale en bois d’érable, de tilleul ou d’épicéa. L’instrument se pose à plat sur les genoux ou sur une table, et le joueur pince les cordes avec les doigts de la main droite tandis que la gauche assourdit celles qui ne doivent pas sonner — une technique commune à toutes les cithares baltes.

À partir du XVIIIe siècle, la kokle a connu un déclin partiel face à l’accordéon et au violon, plus présents lors des bals. Mais le XXe siècle l’a sauvée : l’ethnomusicologue Emīls Melngailis (1874-1954) a recueilli des dizaines de modèles et de techniques de jeu, et après 1991 plusieurs luthiers — au premier rang desquels Ainars Mielavs et Ilga Reizniece — l’ont remise au goût du jour. Aujourd’hui, des conservatoires comme l’Académie Jāzeps Vītols de Riga forment une nouvelle génération de joueurs.

Trois régions, trois sensibilités

La Lettonie historique se divise en quatre régions culturelles, et chacune a sa coloration musicale. La Vidzeme, au centre-nord, est le berceau de l’écriture chorale moderne et de la première Fête du chant. La Latgale, au sud-est, catholique alors que le reste du pays est luthérien, conserve un répertoire de chants liturgiques et de cantiques mariaux unique en Europe baltique — héritage de la longue présence polonaise puis russe dans cette région.

La Kurzeme (Courlande), à l’ouest, garde la mémoire des Curoniens et des Lives, peuples autochtones aujourd’hui presque disparus dont la langue était finno-ougrienne. Quelques mélodies modales très anciennes, aux modes pentatoniques, témoignent de cette strate pré-baltique. Enfin la Zemgale (Sémigalle), au sud, est traditionnellement la terre des chants de moisson et des fêtes agricoles, étroitement liée à la voisine Lituanie avec laquelle elle partage de nombreuses pratiques.

Solstice et calendrier rituel

Voir aussi notre dossier musiques biélorusses pour un point de comparaison important.

Le cycle des fêtes lettones, profondément ancré dans l’année agricole, fournit le cadre des grands moments musicaux. Jāņi, le solstice d’été du 23-24 juin, est l’apogée. La nuit la plus courte de l’année, on tresse les couronnes, on saute par-dessus les feux, on cherche la fleur magique de fougère et l’on chante en chœur les Līgo dziesmas. Ces chants de solstice utilisent un mètre régulier et un refrain qui se prête à la psalmodie collective autour des brasiers.

Kantele finlandaise, parente du kokle letton

Mārtiņi (10 novembre), fête de Saint-Martin coïncidant avec l’ancienne fête des morts, donne lieu à des chants de quête où des enfants déguisés (les budēļi) passent de maison en maison. Meteņi, équivalent letton de la Maslenitsa russe, marque la fin de l’hiver et appelle le printemps par des chants stridents censés effrayer les esprits du gel. Ce calendrier rituel reste vivant dans les villages, où les associations folkloriques entretiennent les répertoires.

Le mouvement folklorique vivant

Après 1991, le mouvement folklorique a explosé : plus de cent groupes amateurs, baptisés folkloras kopas, se sont constitués partout dans le pays. Contrairement aux chœurs académiques de la Fête du chant, ces groupes pratiquent une restitution proche du chant villageois — a cappella, voix nues, parfois trois ou quatre chanteurs seulement. L’ensemble Iļģi, fondé en 1981, a été pionnier de cette démarche et a influencé toute une génération.

Plus récemment, des artistes comme Tautumeitas ou Auļi croisent la matière folklorique avec des esthétiques contemporaines — musique électronique, métal symphonique, néo-folk — sans dénaturer le répertoire. Cette double dynamique, restitution rigoureuse d’un côté, hybridation créative de l’autre, donne aux musiques lettones une vitalité que peu de patrimoines européens conservent encore. Le site Wikipédia sur la musique lettonne propose une bibliographie de référence pour aller plus loin.

Où entendre ces musiques

Pour prolonger la lecture, voir notre dossier ragas lituaniennes.

Pour découvrir les dainas en versions de référence, les éditions du Conservatoire de Riga ont publié plusieurs anthologies enregistrées dans les années 1970-1980. Le label letton UPE Records édite régulièrement les groupes folkloriques actuels — Tautumeitas, Iļģi, Vilki — disponibles en streaming. Pour la kokle, les disques d’Ilga Reizniece et d’Inta Mežale font autorité. Côté chœurs, les enregistrements des chefs Imants Kokars et Māris Sirmais témoignent du niveau actuel de l’école chorale lettone, qui rivalise avec les meilleures formations européennes.

Si vous passez par Riga, le festival Sansusī chaque été en juillet présente musiques baltes et créations contemporaines dans des lieux insolites. La Lettonie partage avec ses voisines baltes de nombreuses traditions ; un voyage musical permet d’embrasser plusieurs pays en une seule visite.

Et si l’on remonte plus à l’est, la parenté formelle entre la kokle et le gusli russe saute aux oreilles : cinq cordes, posées à plat, pincées des deux mains — la même famille baltique-slave-finnoise étendue.