Ragas lituaniennes : les cornes de berger des Baltes
Le vent glacé de la Samogitie s’engouffre dans les collines de Plungė, balayant les landes où paissent encore quelques troupeaux de moutons. Un berger, courbé sur un instrument de bois sombre, souffle dans une corne recourbée. Le son, grave et prolongé, s’élève au-dessus des champs, portant plus loin que la voix humaine. Les bergers voisins répondent par des notes distinctes, un langage de timbres et de rythmes qui règle la vie pastorale. Ce n’est pas une mélodie au sens classique, mais une partition vivante, transmise de génération en génération. Les ragas lituaniennes, ces cors de chèvre ou de bœuf sculptés avec patience, furent bien plus que des outils : elles furent les premières radios des campagnes baltes, les messagères des steppes et des forêts, avant que l’électricité et les cloches ne les relèguent au rang de reliques.
Ce patrimoine sonore, aujourd’hui menacé par l’oubli, raconte une histoire humaine et écologique où l’animal, l’homme et la terre ne faisaient qu’un. Les ragas ne sont pas de simples instruments : elles incarnent une cosmogonie où chaque souffle compte, où chaque note est un pacte avec les esprits des forêts et des champs. Pour comprendre leur rôle, il faut remonter aux origines mêmes de la culture lituanienne, avant que les influences germaniques, polonaises ou russes ne viennent brouiller ces traditions ancestrales.
Les ragas : des instruments vivants, nés des corps des animaux
Les ragas lituaniennes sont façonnées à partir de cornes d’animaux domestiques, principalement de chèvres ou de vaches, parfois de moutons. Contrairement aux cors de chasse européens, souvent droits et courts, les ragas baltes se distinguent par leur courbure prononcée, leur embouchure latérale et leur embouchure terminale parfois équipée d’un petit pavillon en bois ou en corne. Leur fabrication relève d’un savoir-faire artisanal transmis oralement, où chaque étape — du choix de l’animal à la sculpture du bois, en passant par le polissage de la corne — est chargée de symboles.
Les sources historiques les plus anciennes mentionnant ces instruments remontent au XVIe siècle, notamment dans les chroniques des missionnaires jésuites qui parcouraient la Lituanie pour christianiser les populations païennes. Le père Stanislaw Sarnicki, dans son Descriptio Sarmatiae (1585), évoque des « cors de bœuf » utilisés par les bergers pour « appeler les troupeaux et effrayer les bêtes sauvages ». Plus tard, en 1837, l’ethnographe lituanien Simonas Daukantas décrit dans ses Baltu pasakojimai (Récits baltes) les ragas comme des « voix de la terre », des intermédiaires entre les hommes et les forces naturelles. Ces instruments n’étaient pas réservés à la communication : ils servaient aussi lors de rituels agraires, pour invoquer la pluie ou chasser les mauvais esprits.
Les ragas ne sont pas des objets inertes. Leur son, à la fois rauque et mélodieux, porte en lui l’écho des transhumances, des veillées d’hiver et des fêtes printanières. Leur usage décline au XIXe siècle avec l’arrivée des cloches en métal, plus faciles à produire industriellement. Pourtant, dans certaines régions reculées de Samogitie ou d’Aukštaitija, des bergers continuent de les utiliser aujourd’hui, perpétuant une tradition que l’UNESCO a tenté de sauver en inscrivant les sutartinės (chants polyphoniques lituaniens) au patrimoine culturel immatériel en 2010. Bien que les ragas ne soient pas explicitement citées dans ce dossier, elles en constituent un préalable sonore, une matrice rythmique et mélodique qui a influencé les danses et les chants traditionnels lituaniens.
Un langage de notes : comment les ragas structuraient la vie pastorale
Cette tradition fait écho à musiques lituaniennes que nous explorons dans un autre dossier du magazine.
Les ragas ne produisent pas de musique au sens occidental du terme. Elles émettent des sons brefs, des appels, des signaux codifiés que les bergers lituaniens maîtrisaient avec une précision presque chirurgicale. Chaque famille de ragas avait sa fonction : les petites cornes aiguës servaient à rassembler les moutons, les grandes cornes graves signalaient l’arrivée d’un prédateur ou l’approche d’un étranger. Les bergers les plus expérimentés pouvaient distinguer jusqu’à une dizaine de « phrases musicales » différentes, chacune associée à une action précise.
Cette communication par les cornes s’inscrit dans une tradition plus large de signalisation sonore en Europe du Nord, où les instruments en corne ou en bois jouaient un rôle clé dans les sociétés agraires. En Estonie, par exemple, les torupill (cornes de bœuf) remplissaient des fonctions similaires, tandis qu’en Scandinavie, les lur vikings servaient à la fois d’instruments de guerre et de moyens de communication à distance. Pourtant, les ragas lituaniennes se distinguent par leur lien indissociable avec le pastoralisme, une activité au cœur de l’identité nationale balte.
L’un des témoignages les plus précieux de cette pratique nous vient du compositeur et ethnographe lituanien Ceslovas Kudirka (1858-1894). Dans ses carnets de voyage à travers la Samogitie, il note que les bergers utilisaient les ragas pour « parler au vent », c’est-à-dire pour transmettre des messages à travers les collines sans élever la voix. Kudirka, qui fut aussi un activiste pour l’indépendance de la Lituanie, voyait dans ces instruments une métaphore de la résistance culturelle face aux occupations étrangères. Ses observations, publiées posthumément dans Lietuvių dainos (Chants lituaniens, 1921), ont inspiré des générations de musiciens à préserver ces traditions.

Aujourd’hui, les ragas sont rarement jouées en dehors des reconstitutions historiques ou des festivals folkloriques. Pourtant, leur héritage survit dans des instruments comme la duda (cornemuse lituanienne) ou le birbynė (flûte à anche), qui reprennent certains principes acoustiques des cornes ancestrales. Pour les amateurs de musiques traditionnelles, les ragas offrent un éclairage fascinant sur la façon dont les sociétés pré-modernes organisaient leur espace sonore, bien avant l’invention des haut-parleurs ou des téléphones portables.
Des cornes sacrées : symbolisme et rituels autour des ragas
Si les ragas étaient avant tout des outils pratiques, elles n’en étaient pas moins investies d’une dimension spirituelle. Dans la mythologie lituanienne, les cornes étaient associées à des divinités agraires comme Laima, la déesse du destin, ou Velnias, un esprit malicieux qui hantait les forêts. Les bergers croyaient que souffler dans une corne purifiait l’air et éloignait les mauvais esprits, une croyance qui se retrouve dans d’autres cultures pastorales d’Europe, comme en Irlande avec les bullroarers ou en Grèce antique avec les syrinx.
Les rituels autour des ragas étaient particulièrement marquants lors des solstices. À la Saint-Jean (Joninės), fête païenne célébrée le 24 juin, les jeunes gens soufflaient dans des cornes pour invoquer la fertilité des terres et la protection des dieux. Cette tradition, encore vivace au XIXe siècle, fut progressivement christianisée, mais l’usage des ragas persista dans certaines régions jusqu’au début du XXe siècle. Les archives de l’ethnographe lituanien Jonas Basanavičius (1851-1927) contiennent plusieurs descriptions de ces cérémonies, où les cornes étaient ornées de rubans colorés et de fleurs sauvages.
Les ragas étaient aussi des objets de transmission familiale. Un père offrait sa première corne à son fils aîné le jour où celui-ci menait son premier troupeau. Ces instruments, souvent gravés de motifs géométriques ou de runes païennes, étaient considérés comme des talismans. La corne, matériau organique résistant au temps, symbolisait la pérennité de la lignée. Certains exemplaires, conservés au Musée national de Lituanie à Vilnius, portent des inscriptions en vieux prussien ou en samogitien, des langues aujourd’hui disparues, ce qui en fait des pièces inestimables pour les linguistes.
L’attachement aux ragas ne se limitait pas aux campagnes. Au XIXe siècle, des compositeurs comme Mikas Petrauskas (1873-1937), pionnier de l’opéra lituanien, ont intégré des éléments de leur sonorité dans leurs œuvres, cherchant à créer une musique « nationale » qui puisait dans les racines populaires. Bien que les ragas n’aient pas survécu à l’industrialisation de la musique, leur héritage résonne encore dans des pièces comme Lituania (1905), où Petrauskas utilise des rythmes évoquant les appels des bergers.
La lente disparition des ragas et les tentatives de résurrection
Voir aussi notre dossier musiques lettonnes pour un point de comparaison important.
Les amateurs de patrimoine culturel slave trouveront des ressources complémentaires sur Voyage Caucase et Asie centrale.
Comme beaucoup de traditions orales, les ragas lituaniennes ont payé le prix du progrès. Au début du XXe siècle, l’exode rural, les deux guerres mondiales et l’occupation soviétique ont accéléré leur déclin. Les kolkhozes, imposant des méthodes agricoles collectivistes, ont rendu obsolète l’usage des ragas, remplacées par des sifflets en métal ou des haut-parleurs. Dans les années 1950, le régime soviétique a même interdit certaines pratiques pastorales considérées comme « rétrogrades ».
Pourtant, paradoxalement, c’est sous l’ère soviétique que les ragas ont commencé à être étudiées sérieusement. Des ethnomusicologues comme Adolfas Sabaliauskas (1909-1988) ont collecté des enregistrements et retranscrit des mélodies, sauvant de l’oubli des centaines de pièces. Leurs travaux, publiés dans des revues comme Muzika ir teatras (Musique et Théâtre), ont permis de documenter l’usage des ragas avant leur disparition définitive. Aujourd’hui, ces archives sont une mine d’or pour les chercheurs, mais aussi pour les musiciens contemporains qui cherchent à réinventer ces sons ancestraux.

Quelques artisans tentent encore de perpétuer la fabrication des ragas. À Šiauliai, dans le nord de la Lituanie, le luthier Vladas Švedas sculpte des cornes depuis plus de trente ans. Dans son atelier, accroché aux murs, des exemplaires de ragas du XIXe siècle servent de modèles. « Ces instruments ne sont pas faits pour être joués dans des salles de concert, explique-t-il. Ils sont faits pour parler à la terre, au vent, aux animaux. » Son travail, bien que marginal, a inspiré une nouvelle génération de musiciens, comme le groupe Kūlgrinda, qui mêle folk traditionnel et metal, en intégrant des samples de ragas dans leurs compositions.
Les festivals folkloriques jouent aussi un rôle clé dans la transmission. Chaque année, le Dainų šventė (Festival des chants), organisé depuis 1924, inclut des démonstrations de jeux de ragas. En 2019, le ministère de la Culture lituanien a lancé un programme de « revitalisation des instruments traditionnels », allouant des bourses à des artisans et des chercheurs pour documenter ces pratiques. Ces initiatives, bien que modestes, montrent que les ragas ne sont pas tout à fait mortes.
Les ragas dans la musique lituanienne contemporaine : un héritage réinventé
Le magazine consacre par ailleurs un dossier complet à sutartinės lituaniennes, qui éclaire utilement les enjeux abordés ici.
Si les ragas en tant qu’objets ont presque disparu, leur esprit survit dans la musique lituanienne moderne. Des compositeurs comme Bronius Kutavičius (1932-2021) ont intégré des éléments de leur sonorité dans des œuvres symphoniques, cherchant à recréer une « musique de la terre ». Son oratorio Panteistinės kantatos (Cantate panthéiste, 1970) utilise des enregistrements de ragas superposés à des chœurs, pour évoquer les paysages baltes.
Les musiciens folk, quant à eux, réinterprètent ces sons de manière plus directe. Le groupe Žalvarinis, par exemple, utilise des instruments anciens comme la kanklės (cithare balte) ou le dūdmaišis (cornemuse) pour recréer l’ambiance des veillées d’autrefois. Leurs concerts, souvent organisés dans des fermes ou des églises rurales, attirent un public jeune, avide de retrouver un lien avec le passé.
Pourtant, la réappropriation des ragas pose des questions éthiques. Certains puristes estiment que ces instruments ne devraient être joués que dans leur contexte originel, c’est-à-dire par des bergers dans les collines. D’autres, au contraire, voient dans leur réinterprétation une façon de les faire vivre. Comme le souligne la musicologue lituanienne Daiva Vaitkevičiūtė dans son ouvrage Baltic Folk Music: Echoes of the Past (2015), « la musique traditionnelle n’est pas un musée, mais un arbre dont les racines puisent dans le sol du présent ».
Voyager en Lituanie sur les traces des ragas
Le voyage en Lituanie à la recherche des ragas est une immersion dans un monde où la nature et la tradition se rencontrent. Les collines de Samogitie, les forêts d’Aukštaitija, et les plaines de la région de Dzūkija offrent des paysages où le passé semble toujours présent. Des visites dans des musées ethnographiques permettent de découvrir les ragas authentiques, tandis que des festivals de musique traditionnelle offrent une opportunité unique d’entendre ces instruments dans leur environnement naturel.
En explorant les petits villages et en discutant avec les habitants, les voyageurs peuvent découvrir comment les ragas ont façonné la culture locale. Des ateliers de fabrication de ragas, parfois organisés pour les touristes, permettent de comprendre le savoir-faire artisanal qui se cache derrière chaque instrument. Ces expériences enrichissent la compréhension de ces objets sonores uniques et de leur place dans le patrimoine lituanien.
La Lituanie, avec sa riche histoire et ses traditions vivantes, invite les curieux à découvrir un monde où les sons anciens résonnent encore, témoignant d’un temps où chaque souffle dans une corne pouvait raconter une histoire.