Dans les rues pavées d’un village du Tavush au crépuscule, le son grave et voilé du doudouk s’élève seul, porté par le vent qui descend des collines boisées. Un berger joue pour lui-même, sans public, et le timbre nasillard semble répondre aux échos du canyon voisin. Cette image, répétée depuis des siècles dans les campagnes arméniennes, résume à elle seule la place centrale qu’occupe la musique traditionnelle dans la vie quotidienne du pays.
Histoire et racines
Les premières traces écrites de pratiques musicales arméniennes remontent au Ve siècle, lorsque des hymnes religieux furent consignés dans les monastères. Ces sharakan, composés pour la liturgie, constituent encore aujourd’hui le socle de nombreuses mélodies profanes. Les ménestrels ashough, apparus plus tard, ont transmis des récits épiques et des complaintes d’amour sur les routes du Caucase, mêlant poésie et improvisation instrumentale.
L’un des personnages les plus marquants de cette tradition reste le poète et musicien Sayat-Nova (1712-1795), dont les mélodies circulent encore dans les répertoires actuels. Au XXe siècle, le compositeur et ethnomusicologue Komitas (1869-1935) a collecté des milliers de chansons villageoises avant de les transcrire et de les arranger, posant les fondements de l’étude scientifique du patrimoine sonore arménien. La page consacrée à la musique arménienne sur Wikipédia rappelle d’ailleurs l’ampleur de ce travail de sauvegarde.
Instruments emblématiques
Cette tradition fait écho à doudouk arménien que nous explorons dans un autre dossier du magazine.
Le doudouk, clarinette double en bois d’abricotier, domine le paysage sonore arménien par sa tessiture grave et son vibrato continu. Son usage dans les rituels funéraires et les mariages lui confère une charge émotionnelle forte, reconnue par l’UNESCO depuis 2008.
La fiche Doudouk (UNESCO) propose une synthèse de référence et des sources complémentaires sur ce sujet.
À ses côtés, la zurna, hautbois plus puissant, anime les processions et les danses collectives. Le kanun, cithare trapézoïdale à cordes pincées, apporte des ornementations microtonales raffinées dans les ensembles de chambre. L’oud arménien, à la caisse plus ronde que son homologue arabe, sert de soutien harmonique dans les groupes ashough. Le tar, luth à long manche, accompagne les chanteurs avec des techniques de plectre rapides, tandis que le dhol, tambour à deux peaux, marque le rythme des danses. Le shvi, flûte droite en roseau, et la kemenche, vièle à archet tenue verticalement, complètent cet éventail dans les régions montagneuses.
Le doudouk et ses variantes régionales
Dans le bassin du lac Sevan, les artisans ajustent la perce du doudouk pour obtenir une sonorité plus claire, adaptée aux réverbérations lacustres. Les facteurs de Gegharkounik privilégient des anches plus souples que celles utilisées dans le Syunik, où le vent sec des plateaux exige des instruments plus résistants.

Le rôle du tar et du dhol dans l’accompagnement
Le tar et le dhol forment souvent un duo rythmico-harmonique dans les fêtes villageoises. Le joueur de tar module les accords tandis que le percussionniste alterne frappes sourdes et coups secs sur la peau supérieure du dhol, créant une pulsation qui soutient à la fois le chant et la danse.
Grandes traditions vocales
Les sharakan liturgiques restent exécutés dans les églises selon des modes spécifiques transmis oralement. En parallèle, le tagh, chant lyrique profane, explore des thèmes amoureux ou patriotiques avec une ornementation vocale dense. Les chants de mariage, structurés en plusieurs phases, alternent solos féminins et refrains collectifs pendant les cérémonies.
Les danses kochari et yarkhouchta, accompagnées de cris rythmés, mobilisent tout le village lors des fêtes. La yarkhouchta, particulièrement vive, exige une coordination précise entre les danseurs et les musiciens de zurna et de dhol.
Régions et écoles
Cette technique présente des parallèles intéressants avec ashough arméniens, comme nous l’avons décrit dans un autre article du magazine.
À Erevan, les ensembles professionnels ont développé un style policé qui intègre des éléments de l’ancienne tradition ashough tout en répondant aux exigences des scènes contemporaines. Dans la région de Gegharkounik, autour du lac Sevan, les mélodies sont souvent plus ornées et influencées par la vie pastorale.
Le Tavush, au nord, privilégie le shvi et la kemenche dans les répertoires de bergers. Au sud, le Syunik conserve des variantes plus archaïques des sharakan et des complaintes funéraires. Enfin, la diaspora d’Artsakh a maintenu des formes vocales spécifiques malgré les déplacements, notamment des variantes du tagh chantées lors des rassemblements communautaires.
Écoles du nord et du sud
Les musiciens du Tavush et du Syunik se distinguent par des choix d’intonation différents. Les uns favorisent des intervalles plus resserrés, les autres des ornementations plus amples, créant deux écoles reconnaissables à l’oreille exercée.

Transmission contemporaine
Depuis les années 1990, des centres culturels à Erevan organisent des ateliers hebdomadaires où les jeunes apprennent le doudouk et le tar auprès de maîtres issus des villages. Des festivals annuels rassemblent des ashough venus de différentes régions, permettant une circulation des répertoires. Des enregistrements de terrain réalisés dans les années 2000 documentent encore des variantes locales menacées par l’exode rural.
Voyage musical
Le magazine consacre par ailleurs un dossier complet à mariages du Caucase, qui éclaire utilement les enjeux abordés ici.
Pour entendre ces musiques dans leur contexte, plusieurs routes traversent les villages du Tavush et du Syunik. Des tournées organisées permettent de rencontrer des musiciens locaux et d’assister à des cérémonies de mariage où les danses kochari restent vivantes. Un partenariat avec Voyage Caucase propose des itinéraires qui combinent visites de monastères et soirées musicales.
Les enregistrements de Djivan Gasparyan (1928-2021), maître incontesté du doudouk, constituent une porte d’entrée accessible. Les concerts donnés à Erevan lors des festivals d’été offrent aussi l’occasion d’écouter des formations mêlant instruments traditionnels et voix.
Écouter sur place
Dans les cafés d’Erevan, des petits groupes jouent certains soirs des pièces du répertoire ashough. Les marchés de Gyumri, au nord-ouest, restent des lieux où l’on peut croiser des musiciens ambulants jouant du tar ou de la zurna.
Ressources sonores et archives
Les archives de la radio publique arménienne conservent des enregistrements datant des années 1960, notamment des versions anciennes du tagh. Des maisons de disques indépendantes rééditent régulièrement des collectes de terrain réalisées dans le Gegharkounik, offrant un aperçu précis des variations régionales.
Le lien interne vers le doudouk permet d’approfondir la facture et les techniques de cet instrument central. Une comparaison avec la polyphonie géorgienne met en lumière les différences d’approche vocale entre les deux voisins caucasiens. Ces pistes, croisées avec les sources institutionnelles déjà citées, offrent un panorama documenté des musiques traditionnelles arméniennes.