Dans les ruelles pavées de Tbilissi, un soir de 1784, un homme vêtu d’une longue chokha brodée s’installe près d’une fontaine et accorde son saz. Sayat-Nova entonne alors un air dont les paroles passent sans effort de l’arménien au géorgien puis à l’azéri, captivant aussi bien marchands que nobles de la cour de Héraclius II. Ce soir-là, comme tant d’autres, la ville entière semble suspendue aux trois langues qui se répondent dans une seule mélodie.
Des cours royales aux places publiques
L’art des ashough ne naît pas dans l’isolement. Dès le XVIe siècle, des poètes-musiciens circulent entre les principautés arméniennes et les royaumes géorgiens. Le roi Vakhtang VI, qui règne de 1716 à 1724, protège plusieurs de ces artistes et leur commande des pièces destinées aux banquets de la cour de Tbilissi. Ces commandes laissent des traces dans les manuscrits conservés aujourd’hui à la Bibliothèque nationale de Géorgie.
Un répertoire façonné par les routes commerciales
Les ashough voyagent avec les caravanes. Sur les pistes qui relient Erevan à Gəncə et à Derbent, ils échangent des airs avec des bardes azéris et des chanteurs persans. Cette circulation explique pourquoi un même poème peut exister en trois versions linguistiques presque simultanées. Les marchés hebdomadaires deviennent des lieux d’apprentissage où un jeune ashough retient en une soirée une mélodie venue du Karabagh ou du Shirvan.
Sayat-Nova, figure centrale du XVIIIe siècle
Né en 1712 à Tbilissi dans une famille de tisserands, Harutyun Sayatyan, connu sous le nom de Sayat-Nova, incarne l’apogée de cet art trilingue. Ordonné prêtre après une carrière à la cour, il continue de composer jusqu’à son exécution en 1795 lors de l’invasion d’Agha Mohammad Khan. Ses quelque deux cents chansons conservées montrent une maîtrise égale des mètres arméniens, géorgiens et azéris. L’UNESCO reconnaît cet héritage dans sa liste du patrimoine culturel immatériel lorsqu’elle inscrit « l’art de l’ashough arménien » en 2012.
Cette pratique des troubadours s’inscrit dans un champ culturel large qui inclut les musiques arméniennes traditionnelles plus largement.
Transmission orale et premiers recueils
Avant l’impression, les textes circulent par mémorisation. Le premier recueil imprimé partiellement fidèle aux versions orales paraît seulement en 1852 à Constantinople. Les copistes y ajoutent parfois des vers de leur cru, rendant l’attribution délicate. Les musicologues actuels comparent ces éditions aux enregistrements de terrain réalisés dans les années 1930 par des collecteurs soviétiques pour reconstituer les versions les plus anciennes.
L’instrumentarium au service des langues
Le lecteur trouvera des éléments complémentaires dans notre guide consacré aux polyphonie géorgienne.
Le saz à six cordes double, la kamancha et le doudouk accompagnent la voix sans la couvrir. Le doudouk, avec ses quarts de ton, permet de moduler entre les modes arméniens et les dastgah persans. Cette souplesse sonore rend possible le passage d’une langue à l’autre sans rupture mélodique.

Le rôle des guildes d’ashough
Jusqu’au milieu du XIXe siècle, des guildes informelles régissent l’apprentissage. Un candidat doit mémoriser au moins quatre-vingts poèmes dans chaque langue et maîtriser trois instruments avant d’être reconnu par ses pairs. Ces guildes disparaissent progressivement avec l’essor de l’édition musicale et l’arrivée du phonographe.
Jivani et la transition vers le XXe siècle
Né en 1846 près de Kars, Jivani (Serovpe Beniaminovich) adapte le style ashough aux nouveaux publics des villes industrielles. Il enregistre sur cylindres à Tiflis en 1903 et introduit des thèmes sociaux plus directs tout en conservant le trilinguisme. Ses chansons sur l’exode rural restent populaires auprès des communautés arméniennes de Rostov et de Stavropol.
Survivances et renouveaux après 1991
D’autres traditions du même espace géographique sont décrites dans notre dossier mariages du Caucase.
Après l’indépendance de l’Arménie et de la Géorgie, quelques ashough continuent de se produire sur les places d’Erevan et de Gyumri. Des festivals annuels organisés depuis 2002 à Vanadzor réunissent des artistes venus d’Arménie, de Géorgie et d’Azerbaïdjan quand les conditions politiques le permettent. Les enregistrements numériques permettent aujourd’hui de comparer des variantes séparées par deux siècles sans passer par l’intermédiaire d’éditions imprimées.
Dialogues avec les traditions voisines
Les ashough arméniens partagent avec les bardes géorgiens un goût pour les formes dialoguées appelées « katchkar ». Ces joutes poétiques, parfois improvisées, se déroulent encore lors de mariages dans la région de Samtskhe-Javakheti. Les textes échangés portent sur l’honneur, l’exil ou les beautés du paysage caucasien, toujours dans au moins deux langues.

Présence dans les archives sonores
Les fonds de la Phonothèque nationale arménienne contiennent plus de trois cents heures d’enregistrements d’ashough réalisés entre 1927 et 1985. Ces documents, récemment numérisés, montrent que le répertoire quadrilingue incluant parfois le russe persiste jusqu’aux années 1970 dans les communautés de la vallée du Koura.
Défis de la transmission contemporaine
Le magazine consacre par ailleurs un dossier complet à musiques traditionnelles russes, qui éclaire utilement les enjeux abordés ici.
Les jeunes musiciens doivent concilier l’apprentissage classique auprès de maîtres âgés et les exigences des scènes contemporaines. Certains intègrent des éléments de jazz ou de musique électronique tout en respectant les mètres traditionnels. Cette évolution suscite des débats au sein des associations d’ashough, qui craignent une dilution du trilinguisme historique.
Regards croisés avec les musiques géorgiennes
Les échanges ne se limitent pas aux textes. Des mélodies géorgiennes sont adaptées à la métrique arménienne et inversement. Des collectes menées conjointement par des chercheurs d’Erevan et de Tbilissi depuis 2015 ont mis au jour une vingtaine de pièces communes, dont certaines remontent au XVIIIe siècle.
Perspectives documentaires
Britannica mentionne l’art ashough dans son article sur la musique caucasienne comme exemple rare de tradition trilingue maintenue sur plusieurs siècles. Les chercheurs s’appuient désormais sur ces notices pour croiser les données avec les archives ottomanes et persanes encore peu exploitées. Ce travail comparatif permet de mieux situer la place des ashough dans l’histoire musicale eurasiatique sans surestimer leur singularité ni la minimiser.