Sutartinės lituaniennes : entretien à Vilnius
Dans le cœur vibrant de Vilnius, nous avons rencontré Daiva Vyčinienė, une figure clé dans le monde de l’ethnomusicologie lituanienne. Dévouée à la préservation des sutartinės, ces chants polyphoniques uniques, elle a fondé l’ensemble vocal Trys keturiose. Sa passion l’a menée à enregistrer et à revitaliser plus de 200 sutartinės depuis les années 1980, principalement dans la région d’Aukštaitija. À travers cet entretien, elle nous guide dans l’univers riche et complexe de cette tradition musicale.
Présentation de l’expert
Daiva Vyčinienė n’est pas simplement une ethnomusicologue ; elle est une gardienne de la mémoire sonore lituanienne. Née à Vilnius, elle a consacré sa carrière à l’étude et à la préservation des sutartinės, un symbole fort de l’identité culturelle de son pays. Après avoir obtenu son diplôme à l’Académie lituanienne de musique et de théâtre, elle a rapidement orienté ses recherches vers ces chants polyphoniques, fascinée par leur beauté complexe et leur histoire millénaire.
En 1991, elle fonde l’ensemble vocal Trys keturiose, dédié à l’interprétation et à la diffusion des sutartinės. Son travail de terrain l’a conduite dans les villages reculés d’Aukštaitija, où elle a recueilli les voix des dernières chanteuses traditionnelles. Ce travail a non seulement permis de préserver ces chants, mais aussi de les revitaliser pour les générations futures. Aujourd’hui, Daiva Vyčinienė est reconnue tant en Lituanie qu’à l’international pour son expertise et son engagement passionné.
Qu’est-ce qu’une sutartinė, et pourquoi est-ce unique en Europe ?
“Qu’est-ce qu’une sutartinė, et pourquoi est-ce unique en Europe ?”
Les sutartinės sont des chants polyphoniques traditionnels lituaniens qui remontent à plusieurs siècles. Ce qui rend ces chants uniques, c’est leur structure musicale basée sur des harmonies dissonantes et des rythmes complexes. Contrairement à la musique occidentale qui favorise les harmonies consonantes, les sutartinės se distinguent par l’utilisation de frottements de secondes qui créent une tension sonore unique.
Ces chants sont essentiellement interprétés par des femmes, réparties en petits groupes. Chaque voix suit un motif mélodique distinct, mais elles s’entrelacent pour produire une texture sonore dense et hypnotique. Selon la UNESCO, les sutartinės sont inscrites au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, soulignant leur importance et leur singularité dans le paysage musical européen.
Comment expliquer ces frottements de secondes parfois jugés dissonants ?
“Comment expliquer ces frottements de secondes parfois jugés dissonants ?”
Les sutartinės exploitent les frottements de secondes pour créer une tension musicale qui est perçue différemment de ce que l’on entend habituellement dans la musique occidentale. Ces dissonances ne sont pas accidentelles ; elles sont au cœur de l’esthétique des sutartinės. Historiquement, ces chants servaient à des rituels agricoles et communautaires, et la dissonance pouvait symboliser la complexité des relations humaines et naturelles.
Dans les villages d’Aukštaitija, où j’ai effectué de nombreux enregistrements, ces frottements sont acceptés comme un élément naturel de la musique. Les chanteuses traditionnelles considèrent les dissonances comme une manière d’évoquer des émotions profondes et de renforcer l’unité du groupe. Cette approche reflète une vision du monde où l’harmonie naît de la diversité des voix et des expériences.
Combien de voix faut-il pour une sutartinė ?
“Combien de voix faut-il pour une sutartinė ?”
Pour mettre cette tradition en perspective, voir aussi notre dossier musiques lituaniennes.
Traditionnellement, les sutartinės sont interprétées par deux à quatre femmes. Chaque voix suit un motif mélodique distinct, souvent en canon ou en dialogue, créant une texture sonore complexe. Lors de mes recherches, j’ai souvent observé que le nombre optimal de chanteuses est de trois, car cela permet de maintenir l’équilibre entre la clarté des voix individuelles et la richesse de l’ensemble.

L’ensemble Trys keturiose, que j’ai fondé, utilise souvent cette formation à trois voix pour interpréter des sutartinės. Cela permet de reproduire fidèlement la structure polyphonique traditionnelle tout en offrant une certaine flexibilité pour l’interprétation. Cette configuration est également idéale pour expérimenter avec différentes combinaisons de voix et d’harmonies, offrant ainsi une diversité sonore qui reflète la richesse de cette tradition musicale.
D’où viennent les paroles, souvent à base de syllabes-onomatopées ?
“D’où viennent les paroles, souvent à base de syllabes-onomatopées ?”
Les paroles des sutartinės sont une combinaison fascinante de mots lithuaniens traditionnels et de syllabes-onomatopées. Ces dernières, souvent perçues comme des refrains ou des motifs rythmiques, servent à renforcer le caractère hypnotique des chants. Elles sont utilisées pour leur sonorité plutôt que pour leur sens littéral, créant ainsi une texture sonore qui transcende les mots.
Les textes des sutartinės peuvent évoquer des thèmes variés, allant des travaux agricoles aux rituels saisonniers. Cependant, les paroles sont souvent secondaires par rapport à la musique elle-même. Dans mes recherches, j’ai constaté que les chanteuses des sutartinės utilisent les syllabes-onomatopées pour préserver le rythme et l’harmonie, surtout lorsque les textes traditionnels ont été oubliés ou modifiés au fil du temps.
Pourquoi cette tradition était-elle quasiment éteinte au XXe siècle ?
“Pourquoi cette tradition était-elle quasiment éteinte au XXe siècle ?”
La tradition des sutartinės a failli disparaître au XXe siècle en raison de plusieurs facteurs. L’urbanisation croissante et les changements socio-économiques ont conduit à une diminution de la pratique musicale communautaire. De plus, pendant l’occupation soviétique, les expressions culturelles traditionnelles ont souvent été réprimées ou ignorées au profit d’un art standardisé.
Dans les années 1980, lorsque j’ai commencé à enregistrer ces chants, il était clair que beaucoup de traditions orales étaient sur le point de se perdre. Les dernières chanteuses vivaient dans des villages reculés, et il était urgent de documenter leurs connaissances. Cette période a marqué une prise de conscience de l’importance de préserver ce patrimoine unique, ce qui a conduit à des efforts de revitalisation dans les décennies suivantes.
Comment l’a-t-on sauvée à partir des années 1960-1970 ?
“Comment l’a-t-on sauvée à partir des années 1960-1970 ?”
Les amateurs trouveront une perspective comparative utile dans notre article sur ragas lituaniennes.
Le sauvetage des sutartinės a commencé grâce à un regain d’intérêt pour les traditions culturelles dans les années 1960-1970. Des ethnomusicologues et des passionnés de musique traditionnelle ont commencé à collecter et à documenter ces chants dans les villages lituaniens. Ces efforts ont été soutenus par des festivals de musique folklorique qui ont contribué à faire connaître cette tradition à un public plus large.
À l’Académie lituanienne de musique et de théâtre, des programmes ont été mis en place pour étudier et enseigner les sutartinės, permettant ainsi une transmission académique de ces chants. Mon propre travail de terrain a été grandement inspiré par ces initiatives, et j’ai essayé de contribuer à cette renaissance en enregistrant des centaines de sutartinės et en formant de nouveaux ensembles pour perpétuer cette tradition.
Quel a été l’effet du classement UNESCO en 2010 ?
“Quel a été l’effet du classement UNESCO en 2010 ?”
Le classement des sutartinės au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO en 2010 a eu un impact majeur sur leur préservation et leur reconnaissance internationale. Ce statut a non seulement renforcé la fierté nationale autour de cette tradition, mais a également attiré l’attention mondiale sur ces chants uniques.

Depuis cette reconnaissance, il y a eu une augmentation significative de l’intérêt pour les sutartinės, tant de la part des chercheurs que des musiciens. Des festivals internationaux incluent désormais ces chants dans leurs programmes, et de nombreux projets de recherche ont été lancés pour explorer davantage leur histoire et leur signification. Cette reconnaissance a également encouragé de nouvelles générations de musiciens à s’approprier et à réinventer ces chants, assurant ainsi leur pérennité.
Comment se transmet aujourd’hui ce répertoire à l’Académie ?
“Comment se transmet aujourd’hui ce répertoire à l’Académie ?”
À l’Académie lituanienne de musique et de théâtre, nous avons développé un programme dédié à l’étude et à la pratique des sutartinės. Les étudiants apprennent non seulement les techniques vocales nécessaires pour interpréter ces chants, mais aussi l’histoire et le contexte culturel qui les entourent. Nous organisons régulièrement des ateliers avec des chanteuses traditionnelles pour offrir une expérience d’apprentissage authentique.
L’ensemble Trys keturiose joue également un rôle crucial dans la transmission de ce répertoire. En tant que directrice, j’encourage nos membres à explorer de nouvelles interprétations tout en respectant les traditions. Ce processus d’apprentissage collaboratif permet aux étudiants de se familiariser avec les sutartinės et de les intégrer dans leur propre pratique musicale.
Quels ensembles écouter pour découvrir les sutartinės ?
“Quels ensembles écouter pour découvrir les sutartinės ?”
Les lecteurs intéressés par les contextes adjacents trouveront un complément dans notre article kantele finlandaise et kobza.
Pour ceux qui souhaitent découvrir les sutartinės, plusieurs ensembles offrent des interprétations remarquables de ce répertoire. Outre Trys keturiose, l’ensemble Kūlgrinda est également reconnu pour ses performances authentiques. Leur approche respecte les traditions tout en intégrant des éléments contemporains, ce qui rend leurs représentations captivantes pour un large public.
D’autres ensembles, tels que le groupe folklorique de l’Université de Vilnius, proposent des concerts et des enregistrements qui mettent en lumière la richesse et la diversité des sutartinės. Ces groupes contribuent à maintenir la tradition vivante et à la faire évoluer, permettant ainsi aux auditeurs de découvrir la profondeur de cette musique ancestrale.
Voyez-vous une nouvelle génération s’emparer de cette tradition ?
“Voyez-vous une nouvelle génération s’emparer de cette tradition ?”
Absolument, une nouvelle génération de musiciens et de chercheurs s’intéresse de plus en plus aux sutartinės. À l’Académie, je suis témoin de l’enthousiasme des jeunes pour explorer et réinterpréter ces chants. Ils apportent une énergie nouvelle, combinant les techniques traditionnelles avec des influences contemporaines, créant ainsi un pont entre le passé et le présent.
Cette réappropriation par les jeunes est cruciale pour la survie des sutartinės. Grâce aux réseaux sociaux et aux plateformes de streaming, ces chants atteignent désormais un public global, suscitant l’intérêt de passionnés de musique du monde entier. Cette dynamique assure non seulement la pérennité des sutartinės, mais elle enrichit également la scène musicale lituanienne et internationale.
Pour aller plus loin
Pour approfondir votre découverte des sutartinės, je recommande d’écouter les enregistrements de l’ensemble Trys keturiose, ainsi que de Kūlgrinda. Leurs interprétations offrent une fenêtre authentique sur cette tradition musicale. Pour ceux qui souhaitent en savoir plus, le livre “Lithuanian Folk Songs and Sutartinės” offre une analyse approfondie de ces chants.
Enfin, pour une expérience immersive, assistez à un festival de musique folklorique en Lituanie où vous pourrez entendre des sutartinės interprétées en direct dans leur contexte culturel d’origine. Des voyages organisés dans les pays baltes, comme Voyage pays baltes, offrent également l’opportunité de découvrir la richesse culturelle de cette région, incluant la musique traditionnelle lituanienne.