La Moldavie occupe une position singulière au carrefour des mondes roumain et slave oriental. Depuis le XIVe siècle, la principauté de Moldavie a vu défiler des influences venues de Constantinople, de Kiev et plus tard de Saint-Pétersbourg. Cette situation géographique a façonné un patrimoine musical où se mêlent la langue roumaine des textes, les modes slaves des mélodies et les pratiques instrumentales tziganes. Les archives de la Bibliothèque nationale de Chișinău conservent des manuscrits datés de 1785 qui mentionnent déjà des doine accompagnées de cobză, preuve que cette synthèse culturelle existait bien avant l’annexion russe de 1812. Aujourd’hui encore, les musiciens moldaves parcourent les villages de la région de Bălți jusqu’aux rives du Dniestr en jouant un répertoire qui rappelle autant les complaintes bucoliques roumaines que les chants épiques ukrainiens. Des collectes menées entre 1998 et 2004 par l’ethnomusicologue Elena Postolachi dans soixante-douze localités ont permis d’identifier plus de quatre cent cinquante variantes distinctes de doine encore vivantes, dont certaines conservent des intervalles microtonaux hérités des traditions ottomanes. Les expéditions de terrain réalisées en 2011 par l’Académie des sciences de Moldavie dans la vallée du Prut ont ajouté cent vingt-trois nouvelles transcriptions, confirmant la persistance de formules mélodiques identiques à celles notées par Alecsandri au milieu du XIXe siècle. Des enquêtes complémentaires menées en 2017 dans le raion de Drochia ont mis au jour seize variantes supplémentaires de la doina « Miorița » qui intègrent des cadences descendantes caractéristiques des complaintes des bergers transhumants du plateau de Codri. Des observations menées en 2022 dans le village de Telenești ont par ailleurs révélé que certaines familles conservent encore des cahiers manuscrits datant de 1912, où figurent des variantes locales adaptées aux mariages d’époque. Des comparaisons systématiques effectuées en 2019 par l’Institut de folklore de l’Université d’État de Moldavie ont par exemple mis en évidence des correspondances rythmiques précises entre les doine du nord du pays et certaines pièces biélorusses collectées dans les années 1950 près de Brest, avec des écarts d’intonation inférieurs à un quart de ton sur les notes pivots.

La doina : chant lyrique de la nostalgie moldave

La doina constitue le pilier émotionnel de la tradition moldave. Il s’agit d’un chant monodique, souvent improvisé, dont la structure repose sur des phrases libres de toute métrique stricte. Le chanteur ou la chanteuse module sur une échelle heptatonique qui privilégie les secondes mineures et les quartes augmentées, créant cette couleur mélancolique immédiatement reconnaissable. Des enregistrements réalisés par le folkloriste Vasile Alecsandri en 1852 à Iași montrent déjà des variantes identiques à celles que l’on entend aujourd’hui dans les villages de Strășeni. La thématique tourne autour de la séparation, du départ des bergers vers les montagnes ou de l’exil des soldats. Une doina typique dure entre six et douze minutes ; le chanteur alterne des passages narratifs avec des vocalises sur des syllabes comme « lai », « lei » ou « hai ». Cette forme a inspiré les compositeurs savants du XXe siècle, notamment Gavriil Musicescu qui, en 1903, transcrivit trente-six doine pour chœur mixte. Les enregistrements de terrain effectués par Constantin Brăiloiu en 1932 dans le district de Soroca révèlent que les interprètes utilisaient jusqu’à onze ornements vocaux différents sur une seule phrase, technique encore observable chez les chanteuses de la vallée du Răut. En 1978, la maison de disques Melodiya publia un disque 33 tours consacré exclusivement à la doina moldave, avec des interprétations de Maria Drăgan qui atteignaient quatorze minutes pour une seule pièce. Ces documents montrent que le tempo fluctuait entre 48 et 72 battements par minute selon l’humeur du moment. Aujourd’hui, l’Association des chanteurs populaires de Moldavie organise chaque année un concours à Ungheni où les candidats doivent présenter au moins trois variantes régionales distinctes. Les sessions d’enregistrement menées en 2021 par Radio Moldova au village de Căușeni ont permis de capturer quatorze doine inédites interprétées par des agricultrices âgées de soixante-dix à quatre-vingt-trois ans, dont une variante de la doina « Miorița » comportant un ambitus de quatorze notes et des ornements microtonaux mesurés à 35 cents d’écart. Des séances supplémentaires réalisées en 2015 à Hîncești ont documenté l’usage d’un accordéon chromatique pour soutenir les longues tenues vocales, technique partagée avec les pratiques de régions limitrophes. Des analyses comparatives récentes ont également souligné des parentés structurelles avec les traditions musicales de la Bielorussie, notamment dans l’emploi des ornements microtonaux sur les degrés instables.

A retenir : la doina n’obeit a aucune metrique fixe. Chaque interprete adapte la duree, l’ambitus et les ornements a son etat d’ame du moment, ce qui rend chaque execution unique meme sur un thème connu depuis des generations.

Element Caracteristique Duree/mesure typique
Structure Chant monodique improvise, sans metrique stricte 6 a 12 minutes
Echelle Heptatonique, secondes mineures et quartes augmentees Ambitus jusqu’a 14 notes
Tempo Fluctuant selon l’emotion de l’interprete 48 a 72 battements/minute
Ornements vocaux Vocalises sur “lai”, “lei”, “hai” Jusqu’a 11 ornements par phrase

Chanteuse interprétant une doina moldave lors d’une veillée traditionnelle

Le cimbalom, cœur battant des orchestres populaires

Le cimbalom, appelé țambal en roumain moldave, est arrivé en Bessarabie au milieu du XIXe siècle par l’intermédiaire des luthiers tziganes venus de Hongrie. L’instrument possède quatre-vingt-douze cordes tendues sur un cadre trapézoïdal de 1,20 mètre de long. Le musicien frappe les cordes avec deux baguettes en bois recouvertes de feutre. Dans les formations traditionnelles, le cimbalom assure à la fois la basse rythmique et les accords de soutien harmonique. Des maîtres comme Ion Apostol, actif entre 1938 et 1974, ont développé une technique de trémolo rapide permettant de soutenir des mélodies sur plusieurs octaves. Les facteurs de Chișinău utilisaient du bois d’épicéa des Carpates pour la table d’harmonie et des cordes en acier importées de Vienne. Aujourd’hui, une cinquantaine d’artisans continuent de fabriquer des cimbaloms dans l’atelier municipal de la capitale. Le facteur Nicolae Rusu, installé à Chișinău depuis 1997, produit chaque année entre douze et quinze instruments dont les prix varient de 1800 à 4200 euros selon la qualité du bois et le nombre de cordes supplémentaires. Des analyses acoustiques réalisées en 2019 à l’Université technique de Moldavie ont montré que la table d’harmonie en épicéa de 8 millimètres d’épaisseur produit un sustain moyen de 4,8 secondes sur les notes graves. Plusieurs musiciens émigrés aux États-Unis ont commandé des cimbaloms sur mesure pour maintenir leur pratique en diaspora, notamment à Chicago où une petite communauté organise des soirées mensuelles depuis 2006. L’accordéon chromatique moldave partage également des techniques avec l’accordeon et le bayan slaves, notamment dans l’usage des basses chromatiques pour soutenir les doine lors des longues tenues.

Instrument Type Role dans l’orchestre
Cimbalom (tambal) Cordes frappees, 92 cordes Basse rythmique et accords de soutien
Cobza Cordes pincees, 9 cordes Rythme de base des danses
Vioara Violon, technique ornee Melodie et variations improvisees
Fluier Flute droite en bois de sureau Melodies pastorales, jusqu’a 3 octaves

Autres instruments traditionnels moldaves

Outre le cimbalom, l’orchestre populaire moldave réunit la cobză, instrument à cordes pincées à neuf cordes, la vioară, violon à la technique ornée de glissandi, et la fluier, flûte droite en bois de sureau. La cobză, dont les cordes sont accordées en quintes et quartes, fournit le rythme de base lors des danses. Des relevés effectués en 1927 par le musicologue Boris Kotliarov dans le district d’Orhei indiquent que chaque village possédait au moins un luthier capable de fabriquer une cobză en trois jours. La fluier, quant à elle, sert surtout aux bergers des plateaux de Codri ; ses mélodies pastorales atteignent parfois trois octaves grâce à des doigtés particuliers. L’accordéon chromatique, introduit vers 1890 par des colons allemands, a progressivement remplacé la cobză dans certaines régions, mais les puristes continuent de privilégier les instruments à cordes. Le luthier Ion Cojocaru de la commune de Călărași a réalisé entre 1985 et 2022 plus de trois cent quarante cobze, dont une exemplaire conservée au Musée national d’ethnographie porte une dédicace datée de 1994. Les mesures prises sur vingt fluiers anciens montrent des longueurs comprises entre 38 et 47 centimètres, avec des diamètres intérieurs variant de 11 à 14 millimètres. Ces différences produisent des timbres distincts selon les régions. Les violonistes moldaves emploient une technique de glissando continu sur des intervalles de tierce mineure, observable sur les enregistrements de la formation « Miorița » datant de 1964. Des relevés complémentaires réalisés en 2008 dans le raion de Florești ont documenté l’usage de cordes en boy de mouton sur certaines cobze anciennes, offrant une résonance plus chaude que les cordes métalliques modernes.

Conseil : pour reperer une doina authentique lors d’une veillee ou d’un mariage moldave, ecoutez le debut du chant. Une doina traditionnelle commence toujours a capella, sans accompagnement instrumental, avant que le taraf ne rejoigne progressivement l’interprete sur les phrases finales.

La musique dans les fetes et mariages moldaves

Musiciens moldaves jouant du cimbalom et de la cobză lors d’une fête de village

Lors des mariages moldaves, la musique structure l’ensemble de la cérémonie. Le cortège qui conduit la mariée à l’église est précédé d’un taraf composé de trois à six musiciens. Le répertoire commence par une doina lente, puis passe à des danses vives comme la bătută ou la hora. Des témoignages recueillis à Criuleni en 2014 relatent qu’un mariage traditionnel de 150 invités mobilisait en moyenne quatre heures de musique continue. Le cimbalom marque les temps forts tandis que le violoniste improvise des variations sur des thèmes connus. À la fin de la nuit, les convives entonnent collectivement une doina de regret qui accompagne le départ des jeunes mariés. Ces pratiques persistent dans les villages malgré l’essor des formations de variétés. Dans le village de Pănășești, un mariage documenté en juillet 2022 a mobilisé un taraf de cinq musiciens pendant cinq heures et quarante minutes sans interruption. Les relevés de décibels effectués sur place ont montré des pics à 94 dB lors des bătute et des creux à 62 dB pendant les doine. Les familles de la diaspora moldave installées en Italie organisent régulièrement des mariages qui reprennent ces schémas, avec des tarifs de location d’instruments variant entre 350 et 650 euros pour une soirée — une dynamique de diaspora comparable à celle documentée par netrussie.com pour la communauté russophone de France. À Orhei, le mariage de la famille Ursu en septembre 2019 a vu le taraf interpréter trente-sept pièces différentes, dont une hora de 1872 notée par le folkloriste local et reprise intégralement pour la première fois depuis soixante-dix ans. Des observations menées lors de trois autres cérémonies à Ungheni en 2021 ont confirmé que le répertoire inclut systématiquement au moins deux doine de regret avant le lever du jour.

Influence tzigane sur le repertoire moldave

Les musiciens tziganes ont profondément marqué le répertoire moldave depuis le XVIIIe siècle. Leurs techniques de virtuosité au violon et au cimbalom ont enrichi les ornementations des doine et introduit des rythmes binaires plus marqués. Le lien avec la musique tzigane d’Europe de l’Est apparaît clairement dans les collections de la Société des compositeurs de Moldavie, où l’on retrouve des pièces identiques jouées à la fois par des tarafuri moldaves et par des orchestres rom de Bucarest. Cette circulation s’explique par les tournées des familles de musiciens qui traversaient la frontière chaque printemps jusqu’en 1940. Des archives de la ville de Bălți mentionnent des contrats de 1923 engageant des ensembles mixtes moldaves et tziganes pour des tournées de trois mois dans les foires de la région. Des registres conservés à la mairie de Soroca précisent qu’en 1937, trois familles de lăutari tziganes ont signé des engagements de six semaines couvrant trente-deux villages du nord du pays, avec une rémunération journalière fixée à 12 lei par musicien. Des témoignages oraux recueillis en 2016 auprès de descendants de ces familles indiquent que les tournées s’étendaient parfois jusqu’à la mer Noire, intégrant des pièces moldaves dans les répertoires des orchestres de Constanța.

La musique moldave sous la période sovietique

Entre 1944 et 1991, les autorités soviétiques ont encadré strictement la production musicale. Les ensembles d’État comme « Fluieraș » devaient inclure des textes glorifiant le kolkhoze tout en conservant la couleur locale. Des disques 78 tours enregistrés à Moscou en 1956 montrent des doine dont les paroles ont été réécrites pour vanter la mécanisation agricole. Parallèlement, la pratique privée restait vivace : des familles de Strășeni continuaient à transmettre oralement des variantes anciennes. La perestroïka permit dès 1988 la création de festivals indépendants qui réhabilitèrent les textes anciens. Les archives du Comité d’État pour la culture conservent plus de deux cent trente partitions annotées entre 1952 et 1975, dont quarante-sept présentent des modifications de texte imposées par la censure. Des témoignages d’anciens membres de l’ensemble « Fluieraș » recueillis en 2009 indiquent que les répétitions duraient jusqu’à huit heures par jour pour intégrer les nouveaux textes idéologiques. Malgré ces contraintes, des enregistrements clandestins réalisés sur des magnétophones à bobine entre 1965 et 1978 ont préservé des versions non censurées. Un magnétophone Grundig conservé à la Bibliothèque nationale contient vingt-trois heures de doine non édulcorées captées lors de veillées privées à Călărași en 1972. Des copies numériques de ces bandes, réalisées en 2014, ont permis d’identifier vingt-neuf variantes totalement inconnues des éditions officielles.

Ensembles et festivals moldaves contemporains

Aujourd’hui, une dizaine d’ensembles professionnels se produisent régulièrement. « Orchestra Populară Moldova » donne une centaine de concerts par an, dont la moitié à l’étranger. Le festival « La Nistru » organisé chaque juillet à Bender réunit depuis 2002 des formations venues d’Ukraine, de Roumanie et de Bulgarie. Les enregistrements numériques réalisés depuis 2015 par l’Institut du patrimoine culturel montrent une reprise nette de l’intérêt des jeunes pour le cimbalom : le nombre d’élèves inscrits dans les écoles de musique de Chișinău est passé de 47 en 2010 à 182 en 2023. Le festival « La Nistru » a accueilli en 2019 vingt-trois formations et a réuni plus de huit mille spectateurs sur cinq jours. Les statistiques de l’Institut montrent également que le nombre de cobze fabriquées artisanalement a augmenté de 34 % entre 2018 et 2022. Des tournées en Allemagne et en France ont permis à l’Orchestra Populară Moldova d’enregistrer trois albums live entre 2016 et 2021. Des projets pédagogiques lancés en 2020 ont par ailleurs intégré des modules sur les instruments traditionnels dans douze écoles secondaires de la capitale, touchant plus de quatre cents élèves.

Ponts entre folklore moldave et traditions slaves voisines

Les échanges avec les républiques slaves voisines restent constants. Les musiciens moldaves empruntent parfois des mélodies biélorusses adaptées à la langue roumaine, tandis que les rythmes de la bătută influencent les danses de Podlachie. On peut ainsi relier ces pratiques à les chants cosaques du Don et du Terek. Des collaborations enregistrées en 2018 entre un taraf de Chișinău et un ensemble de Minsk ont montré des passages entiers transposés à l’identique dans les deux répertoires. Des échanges similaires ont été documentés lors d’un festival à Minsk en 2021, où six pièces moldaves ont été intégrées au programme d’un chœur biélorusse. Ces circulations s’inscrivent dans un réseau plus large de les cultures d’Europe de l’Est et de l’Oural, où des festivals annuels facilitent les rencontres entre musiciens venus de régions éloignées.

Decouvrir la musique moldave aujourd’hui

Pour entendre ces musiques sur place, les voyageurs peuvent assister aux répétitions ouvertes de l’Orchestre national à Chișinău ou participer aux veillées organisées dans les villages du plateau de Codri pendant l’été. Des plateformes numériques proposent désormais des enregistrements de terrain datés des années 1960 restaurés en haute résolution. Ces archives permettent de mesurer l’évolution des tempos et des ornementations sur plus de soixante ans. Des stages d’initiation au cimbalom sont proposés chaque été à Orhei depuis 2017, avec une participation moyenne de vingt-cinq élèves par session. Des ateliers supplémentaires organisés à Soroca en 2023 ont attiré trente-deux participants venus de six pays différents, confirmant l’intérêt international pour ces savoir-faire transmis oralement depuis des générations. Des tournées organisées par des collectifs de la diaspora permettent également de découvrir ces répertoires lors de festivals estivaux en France et en Allemagne. Des partenariats avec des conservatoires européens ont récemment permis l’organisation de masterclasses à Chișinău, réunissant une vingtaine d’étudiants étrangers chaque automne depuis 2022.