Le vargan est une guimbarde : un petit cadre de fer muni d’une languelle métallique que l’on pince devant la bouche, transformée en caisse de résonance par le jeu des voyelles et du souffle. Chez les Iakoutes de Sibérie, qui en ont fait leur instrument national, il porte le nom de khomus. C’est sans doute le plus vieux instrument de la Russie : ses ancêtres de bambou et d’os ont plus de cinq mille ans, et sa forme actuelle en acier forgé est l’œuvre des forgerons de Yakoutie, dont les meilleurs ateliers réglent chaque lamelle au dixième de millimètre.

Petit, portable, presque gratuit à fabriquer, le vargan a accompagné bergers, chasseurs et chamanes de l’Atlantique au Pacifique. En Russie et en Asie centrale, il reste vivant comme nulle part ailleurs : musée d’État à Yakoutsk, concours internationaux, ensembles virtuoses comme le trio iakoute Ayarkhaan, et une facture artisanale qui perdure. Voici son histoire, sa mécanique et les chemins qui mènent jusqu’à lui.

Cinq mille ans d’un petit instrument de fer

L’archéologie permet de suivre la guimbarde sur des millénaires : des lamelles d’os et de bambou exhumées en Chine du Sud, en Asie centrale et dans les tombes scythes de la steppe prouvent qu’un instrument de ce type circulait déjà, il y a quatre à cinq mille ans, le long des routes qui reliaient la Chine à l’Europe. Sa diffusion reste mystérieuse — commerce, migrations, ou invention convergente, chaque hypothèse a ses défenseurs — mais le principe n’a depuis jamais varié : une lame excitée, une bouche qui amplifie.

Le métal change la donne. Dès l’Antiquité, les forgerons grecs et étrusques fabriquent des guimbardes de bronze ; au Moyen Âge, l’instrument se répand dans toute l’Europe sous des noms innombrables — maultrommel en Allemand, jew’s harp en anglais, vargan en russe. Les régions montagneuses en gardent une facture vivace : les maîtres de l’Altaï, de l’Oural et de la Sibérie continuent de forger des vargans de fer au XIXe siècle, alors que l’Europe industrielle passe à la tôle emboutie.

La chronologie russe de l’instrument reste discutée : les fouilles de la Sibérie du Sud ont livré des lamelles de bronze datées des premiers siècles de notre ère, et les chroniqueurs de Kazan décrivent au XVIe siècle les guimbardes des peuples de la Volga. Ce qui est sûr, en revanche, c’est la géographie actuelle : la facture vivante du vargan se concentre aujourd’hui dans trois foyers — l’Oural méridional, l’Altaï et surtout la Yakoutie, où les forges familiales n’ont jamais fermé.

C’est en Sibérie que l’instrument trouve son âge d’or. Dans la République de Sakha (Iakoutie), le khomus devient un objet de prestige : chaque famille possède plusieurs instruments, les filles comme les garçons apprennent à en jouer, et les meilleurs facteurs acquièrent une renommée régionale. Les voyageurs russes du XIXe siècle, fascinés, rapportent des concerts de khomus où une seule joueuse fait entendre mélodies, bourdons et percussions buccales simultanées.

Khomus, vargan, kubyz, shankobyz : une famille, plusieurs mondes

Une même famille d’instruments porte des noms et des formes différents selon les peuples de l’ex-URSS. Quatre branches principales se distinguent :

  • Le khomus iakoute, en acier forgé, en forme de lyre allongée avec une lamelle centrale longue et souple, réputé pour la profondeur de son bourdon et la richesse de ses harmoniques.
  • Le vargan russe et ouralien, plus court et plus rigide, au timbre claquemuré, traditionnellement masculin et lié aux veillées de village.
  • Le kubyz touvain et bachkir, souvent plus large, associé aux bergers des montagnes et aux pratiques chamaniques.
  • Le shankobyz kazakh, que l’on retrouve dans les ensembles traditionnels de la steppe kazakhe, aux côtés de la dombra et du kobyz.
BranchePeuple / régionMatériauTraits caractéristiques
KhomusIakoutes (Sakha)Acier forgéForme de lyre allongée, lamelle longue, bourdon profond
VarganRusses, Oural, VolgaFer ou acierFormat compact, timbre sec, veillées villageoises
KubyzTouvains, BachkirsAcier, laitonCadre large, jeu pastorale et chamanique
ShankobyzKazakhsLaiton, acierPetit format, accompagnement des ensembles de steppe
MorsingPas d’équivalent ex-URSSBambou, ferRappel : la famille couvre aussi l’Inde et l’Asie du Sud-Est
Gros plan sur les mains d'une joueuse tenant un khomus iakoute en acier forgé
La forme de lyre allongée et la lamelle centrale longue distinguent le khomus iakoute des autres guimbardes de la famille.

Cette diversité renvoie à la carte des musiques traditionnelles du Kazakhstan, où le shankobyz côtoie la dombra et le kobyz, et plus largement à l’immense aire d’échanges qui court de la mer Caspienne au Pacifique — les mêmes routes qui ont diffusé le luth, la flûte et le tambour frame.

Le khomus iakoute, instrument national de Sakha

Nulle part le vargan n’a connu un destin comparable à celui de la République de Sakha. Dans cette république de l’Extrême-Orient russe, grande comme cinq fois la France et habitée par moins d’un million de personnes, le khomus est partout : dans les maisons, aux fêtes du solstice d’été Ysyakh, sur les scènes des festivals, entre les mains des enfants comme des aînés. Les Iakoutes le décrivent comme « la voix des esprits de la steppe », et la tradition orale prête à l’instrument le pouvoir d’apaiser, de guérir et d’accompagner les défunts.

L’institution qui résume cet attachement est unique au monde : le musée d’État du khomus de Yakoutsk, ouvert en 1990 sous l’impulsion de l’académicien Ivan Alekseev. Ses collections réunissent plusieurs milliers de guimbardes venues de tous les continents — Iakoutes et Touvains, mais aussi mukkuri des Aïnous du Japon, guimbardes malaises, hawaïennes ou viennoises — et font de la capitale iakoute la capitale mondiale de l’instrument. Autour du musée gravitent concours, master-classes et rencontres de facteurs.

La scène ne s’en tient pas au folklore. Le trio féminin Ayarkhaan, formé à Yakoutsk au tournant des années 2000, a porté le khomus sur les scènes internationales : trois voix, trois vargans et un battement de pied, dans un répertoire qui mêle chants traditionnels iakoutes, imitations du garrot criard — l’oiseau emblématique de la taïga — et compositions contemporaines. Ses disques parus en Europe ont révélé au public occidental un son que l’on croyait réduit au jouet de colportage.

Ce rayonnement repose sur une pratique sociale singulière : en Iakoutie, le khomus est traditionnellement l’instrument des femmes. Les grand-mères l’enseignent aux petites-filles comme on transmet une recette familiale, et les concours de jeunes interprètes récompensent chaque année des fillettes de huit ou neuf ans déjà capables de tenir un bourdon et d’y dessiner une mélodie. Les hommes, eux, se sont longtemps concentrés sur la facture — un partage des rôles qui explique pourquoi les plus grandes virtuoses du khomus sont iakoutes, et pourquoi les ateliers les plus réputés portent des noms féminins aujourd’hui.

La facture : un fer, une forge, un réglage

Un vargan artisanal naît dans un atelier qui n’a rien changé depuis des générations. Le facteur choisit une tige d’acier ou de fer doux, la chauffe au feu, la forge en cadre — lyre allongée chez les Iakoutes, fer à cheval dans l’Oural —, puis découpe et trempe la languette centrale. C’est elle qui fait tout : sa longueur, son épaisseur et sa courbure déterminent le ton fondamental, la réactivité et la couleur du son.

Forgeron iakoute façonnant un khomus à l'atelier, marteau en main sur la lamelle métallique
La fabrication d'un khomus artisanal exige de régler la lamelle au dixième de millimètre : c'est elle, seule, qui produit le son.

Le réglage est le secret du métier. Une lamelle trop molle s’éteint ; trop raide, elle pardonne mal le jeu rapide ; mal centrée, elle frotte le cadre et grince. Les maîtres de Yakoutie ajustent la courbure à l’œil et à l’oreille, en pinçant la lame cent fois de suite, jusqu’à ce que le bourdon soit rond et que les harmoniques s’élèvent claires. Les meilleurs facteurs — dont certains transmettent l’atelier de père en fille, car beaucoup de grandes joueuses iakoutes sont aussi forgeronnes — signent leurs instruments d’un poinçon.

Trois critères guident l’achat d’un vargan artisanal :

  • La matière : l’acier forgé des khomus iakoutes offre le meilleur rapport souplesse et tenue du son ; le laiton sonne plus doux mais fatigue vite la bouche.
  • Le réglage de la lamelle : à vérifier à l’achat, car une lame désaxée ne se reprend pas facilement.
  • L’équilibre du cadre : un cadre tordu transmet des vibrations désagréables aux dents.

L’entretien est rudimentaire mais non négociable : un vargan se sèche après chaque usage, car la buée rouille l’acier en quelques semaines ; on le graisse parfois d’une goutte d’huile minérale, et l’on évite absolument les chocs — une lamelle tordue rend l’instrument muet. Cette fragilité explique la longévité des collections : les joueurs conservent leurs vieux vargans comme des souvenirs, et certains instruments de famille iakoutes ont cent ans d’âge.

La technique : bouche, souffle et bourdons

Tenir un vargan semble simple : on plaque le cadre contre les dents jointes, on laisse passer la lamelle entre elles, et l’on pince. Mais le son que le public entend ne sort pas de l’instrument — il sort de la bouche du musicien. L’acier ne fait qu’exciter un bourdon grave ; c’est le volume buccal, modulé par les voyelles, les déplacements de langue et les mouvements de mâchoire, qui sélectionne les harmoniques et dessine la mélodie. L’instrument joue, littéralement, sur les résonances du crâne.

Le répertoire de gestes se construit par couches. D’abord le rythme : alterner ‘t’ et ‘k’ buccaux au-dessus du battement de la lamelle. Puis la mélodie : ouvrir et fermer la mâchoire comme un piston, en visant les voyelles ‘i’ et ‘a’ qui filtrent les harmoniques. Enfin le souffle, qui nourrit le bourdon et permet les crescendos. Les virtuoses ajoutent des battements de langue si rapides que l’oreille y perçoit des traits de percussions.

Le répertoire traditionnel iakoute illustre ces trois couches : pièces d’imitation de la nature — vent de steppe, aboiements lointains, cris du garrot —, danses enchaînées où le rythme prime, et complaintes lentes où la mâchoire dessine de longues phrases mélodiques sur un bourdon continu. Chaque district de la république revendique ses pièces, et certains airs portent le nom de leur village d’origine, transmis intact depuis des générations.

C’est là que le vargan rejoint une autre grande tradition sibérienne : le chant diphonique touvain, que nous détaillons dans notre dossier sur le khoomei. Même mécanique — un bourdon grave dont on excite les harmoniques —, même région, et souvent les mêmes musiciens : beaucoup de joueurs de kubyz touvains pratiquent le chant de gorge, et réciproquement. L’ethnomusicologue Frédéric Léotar a montré comment ces deux arts forment, en Sibérie du Sud, un seul paysage sonore.

Des veillées au monde : virtuoses, ensembles et institutions

La liste des maîtres qui ont hissé le khomus au rang d’art de scène est longue, et presque entièrement iakoute. Le maître Spiridon Shishigin, disparu en 2015, a fait entendre le vargan des villages jusqu’aux salles de concert d’Europe ; les enregistrements de ses master-classes circulent encore entre élèves. La virtuose et pédagogue Albina Degtyareva, figure d’Ayarkhaan puis soliste, enseigne aujourd’hui le khomus aux jeunes générations. Autour d’elles, des dizaines de musiciennes et de musiciens des districts de Viliusk, de Suntar ou d’Oliokminsk animent concours régionaux et fêtes du Ysyakh.

Quelques jalons de cette histoire institutionnelle :

  • 1990 : ouverture du musée d’État du khomus à Yakoutsk, première institution au monde consacrée à l’instrument.
  • Années 2000 : tournées internationales d’Ayarkhaan, qui fait découvrir le khomus en Europe occidentale et en Amérique du Nord.
  • 2011 : lors d’un festival à Yakoutsk, plus d’un millier de joueurs de khomus jouent ensemble dans une tentative de record du monde mondiallement médiatisée.
  • Aujourd’hui : master-classes, concours de jeunes facteurs et croisements avec le jazz ou l’électro prolongent la tradition hors de ses frontières historiques.

Les parallèles avec les autres petites percussions et lamelles des musiques traditionnelles sont nombreux : le tambour sur cadre des confréries du Caucase que nous avons étudié avec un ethnomusicologue répond, dans le Sud de la Russie, à la même fonction de transe et de marquage du temps rituel.

Où écouter, acheter et apprendre le vargan aujourd’hui

L’épicentre reste la Yakoutie : le musée de Yakoutsk organise des concerts réguliers, et le festival du Ysyakh, chaque été, rassemble les meilleurs joueurs de la république dans un décor de steppe inondée de lumière. Pour qui prévoit un voyage en Russie, la Sibérie n’est plus le bout du monde que l’on croit : le guide complet de la Sibérie rédigé par notre partenaire Voyagerussie détaille les itinéraires, saisons et escales qui mènent de Moscou à Yakoutsk, et l’on y croise désormais des ateliers de khomus et des concerts de rue aussi bien que les grands sites naturels.

Groupe de musiciennes iakoutes en costumes traditionnels jouant du khomus lors d'un concert en plein air
Aux concerts iakoutes, les joueuses de khomus se produisent souvent par trois, dans un agencement qui rappelle le cercle des veillées.

En France et en Europe, le vargan se chasse sur les scènes des festivals de musiques traditionnelles d’Europe de l’Est, où les ensembles venus de Russie, d’Ukraine ou de Géorgie programment parfois des solistes de l’instrument. Les stages d’été de musiques traditionnelles et quelques luthiers spécialisés — le marché de l’instrument artisanal a explosé depuis les années 2010 — complètent les occasions d’entendre, essayer et acheter.

Pour approfondir l’histoire et la typologie de l’instrument, l’article de référence reste la notice Wikipédia consacrée à la guimbarde, qui recense les formes européennes et asiatiques avec une bibliographie solide.

Quelques repères pour se lancer :

  • L’entrée de gamme artisanale : un khomus iakoute de facteur se négocie entre 20 et 80 euros sur les boutiques spécialisées ; les modèles de concert, à lamelles réglables, dépassent 150 euros.
  • L’apprentissage : la pédagogue Olga Podluzhnaya a publié des méthodes en français et en anglais, et de nombreux maîtres iakoutes proposent des cours en visioconférence.
  • L’écoute : les disques d’Ayarkhaan, les enregistrements de terrain réédités par les labels spécialisés et le fonds du musée de Yakoutsk, largement diffusé en ligne, offrent un panorama complet des styles.

Le vargan dans la grande famille des musiques russes

Dans l’orchestre imaginaire des traditions russes, le vargan est le parent pauvre des balalaïkas, bayans et gousli : pas de conservatoire, pas d’orchestre national, pas de transcription de Tchaïkovski. Mais c’est aussi sa force : resté hors des institutions, il a conservé une pratique sociale vivante, transmise de bouche à oreille et de forge en forge, dont la Yakoutie est aujourd’hui le conservatoire naturel. Comprendre ce petit instrument, c’est comprendre une part essentielle de la carte des musiques traditionnelles de Russie : celle qui se joue à une seule voix, pour soi, dans l’immensité de la steppe.

Il prolonge aussi une tradition plus large d’instruments à lamelles et à cordes pincées de l’Asie intérieure, que nous avons explorée avec un musicologue spécialiste des cordes d’Asie centrale : de la dombra kazakhe au yatoga bouriate, en passant par l’adyr-khomus iakoute, toute une géographie sonore s’ordonne autour de ces routes de la steppe. Le vargan en est la note la plus confidentielle — et peut-être la plus universelle.