Elena Dumitrescu s’est rendue à Chișinău pour rencontrer Ivan Popescu, luthier spécialisé en accordéons diatoniques et bayans. Formé en Moldavie, il restaure, fabrique et règle ces instruments depuis 22 ans. Cet entretien aborde leurs différences techniques, les répertoires régionaux, l’entretien des anches, la transmission artisanale et la place de l’accordéon dans les musiques actuelles.
Accordéon diatonique et bayan : deux cousins, deux histoires
Elena Dumitrescu : Quelle différence fondamentale sépare l’accordéon diatonique du bayan ?
Ivan Popescu : L’accordéon diatonique est généralement bisonore : une même touche produit deux notes selon que l’on pousse ou que l’on tire le soufflet. Cette particularité impose une relation physique très précise entre la mélodie, le rythme et la respiration de l’instrument. Le bayan russe, lui, est chromatique et unisonore. La note demeure identique dans les deux directions. Son clavier de boutons permet de jouer dans toutes les tonalités avec davantage de continuité.
La sonorité diffère également. Le diatonique possède souvent une attaque vive, parfois légèrement rugueuse, idéale pour la danse. Le bayan recherche une tessiture étendue, des basses profondes et des nuances comparables à celles d’un petit orchestre. Pour étudier son organisation, je recommande de commencer par l’accordéon bayan, page pilier.
Dans mon atelier, un bon instrument, ça s’entend tout de suite : les anches répondent sans retard, les basses restent lisibles et le soufflet ne fuit pas. Je vais être direct, le nombre de boutons n’indique pas la qualité. Un petit diatonique à deux rangées, bien réglé, peut être musicalement plus convaincant qu’un grand bayan négligé. Ce sont deux cousins, mais leur langage gestuel et leur histoire sociale ne sont pas interchangeables.
Elena Dumitrescu : Lequel est apparu en premier dans les campagnes d’Europe orientale ?
Ivan Popescu : Les accordéons à anches libres se diffusent au XIXe siècle après plusieurs inventions européennes, notamment l’accordéon breveté à Vienne par Cyrill Demian en 1829. Les petits modèles diatoniques, simples à transporter et suffisamment puissants pour accompagner une danse, gagnent rapidement les villages des Balkans, de l’Empire austro-hongrois et de l’Empire russe.
Le bayan moderne se structure plus tard. Son nom, popularisé en Russie au début du XXe siècle, évoque le barde légendaire Boïan. Les ateliers russes développent alors des claviers chromatiques, des registres élaborés et une mécanique adaptée au répertoire savant. L’instrument entre dans les conservatoires soviétiques, tandis que le diatonique reste fortement associé aux noces, aux foires et aux fêtes familiales.
Avec l’expérience, je reconnais souvent la région d’origine avant même d’ouvrir la caisse. Une décoration florale, la disposition des basses ou la forme des boutons donne des indices. J’ai restauré un modèle roumain des années 1930 portant trois dates de mariage gravées sous le clavier. L’objet avait traversé quatre générations. Voilà pourquoi je raconte toujours son histoire au propriétaire : réparer la mécanique sans comprendre l’usage social, ce serait ne restaurer que la moitié de l’instrument.
La facture d’un accordéon traditionnel : étapes et matériaux

Elena Dumitrescu : Comment fabrique-t-on ou restaure-t-on un accordéon traditionnel ?
Ivan Popescu : Concrètement, je commence par mesurer l’étanchéité du soufflet et contrôler chaque note séparément. Un diatonique courant peut contenir entre 60 et 120 anches, tandis qu’un bayan complexe en possède plusieurs centaines. Chaque anche doit être examinée dans les deux sens de circulation de l’air. Une restauration complète demande généralement de 40 à 100 heures, parfois davantage si la mécanique est déformée.
La caisse est traditionnellement réalisée en érable, hêtre, bouleau ou contreplaqué de qualité musicale. Les sommiers doivent rester stables malgré les variations d’humidité. Le soufflet associe carton, toile, cuir et coins métalliques. Pour les soupapes, j’utilise du cuir fin ou des matériaux modernes sélectionnés avec prudence. La cire qui fixe les plaques d’anches doit conserver suffisamment de souplesse sans couler lorsque la température augmente.
Je démonte, photographie et numérote les pièces avant toute intervention. Ensuite viennent le nettoyage, le remplacement des peaux, la reprise des axes, l’accordage et l’équilibrage des claviers. Une anche ne se lime jamais au hasard : retirer quelques centièmes de millimètre peut modifier sa fréquence ou sa stabilité. Dans mon atelier, la priorité n’est pas de rendre l’instrument brillant. Elle est de préserver sa voix tout en garantissant une mécanique fiable.
Répertoires régionaux : des Balkans à l’Oural
Elena Dumitrescu : Peut-on reconnaître une région à sa manière de jouer ?
Ivan Popescu : Oui, même si les frontières musicales ne suivent jamais exactement les frontières politiques. En Serbie et en Macédoine du Nord, les musiciens travaillent des ornements rapides et des rythmes asymétriques, notamment en 7/8 ou en 9/8. En Bulgarie, l’accordéon dialogue avec la clarinette, le chant et les percussions dans des mesures qui demandent une articulation très nette.
En Roumanie et en Moldavie, il accompagne la hora, la sârbă et des formes plus libres. La musique moldave et doina montre bien que l’instrument ne sert pas uniquement à faire danser : il peut soutenir une ligne lente, improvisée, presque vocale. Plus au nord, les traditions russes et ukrainiennes privilégient selon les régions la garmon, le bayan ou différentes variantes locales.
L’Oural constitue un espace particulièrement intéressant, car les répertoires slaves y rencontrent des traditions tatares, bachkires et finno-ougriennes. Le même instrument doit alors produire des accents très différents. Un musicien m’a apporté une garmon dont certaines anches avaient été volontairement accordées avec des battements prononcés. Il croyait à un défaut. En réalité, cette vibration faisait partie de l’esthétique recherchée. Restaurer ne signifie donc pas uniformiser selon un diapason abstrait.
Elena Dumitrescu : Les styles itinérants ont-ils transformé ces traditions locales ?
Ivan Popescu : Énormément. Les musiciens professionnels ont toujours circulé entre villages, villes thermales, restaurants, théâtres et cérémonies privées. Ils empruntaient une mélodie, modifiaient son rythme puis l’adaptaient à leur instrument. Les communautés romani ont joué un rôle majeur dans cette circulation, mais il faut éviter de réduire leurs pratiques à un style unique.
La musique tzigane d’Europe de l’Est rassemble des traditions très diverses, dans lesquelles l’accordéon peut dialoguer avec le violon, le cymbalum, la contrebasse ou la clarinette. Selon l’ensemble, il assure les accords, double la mélodie ou remplace plusieurs accompagnateurs. Cette polyvalence explique son succès économique : un seul musicien pouvait soutenir une soirée entière.
Je vais être direct, les catégories commerciales actuelles simplifient trop souvent ces répertoires. Une pièce présentée comme « balkanique » peut combiner une mélodie serbe, un accompagnement roumain et une orchestration récente. Ce mélange n’est pas forcément illégitime, mais il doit être nommé honnêtement. Pour le luthier, ces choix ont des conséquences concrètes : accordage sec pour gagner en précision, battements plus larges pour obtenir de la projection, clavier allégé pour faciliter les ornements rapides. Le réglage doit servir un jeu réel, pas une étiquette touristique.
Entretien et réglage : ce que tout musicien devrait savoir
Elena Dumitrescu : Quelles erreurs abîment le plus souvent un accordéon ?
Ivan Popescu : La première est l’humidité. Après un concert en extérieur, certains musiciens enferment immédiatement l’instrument dans une housse étanche. La condensation reste alors près des anches en acier et favorise l’oxydation. Il faut laisser l’accordéon revenir progressivement à la température intérieure, dans une pièce sèche, sans le placer contre un radiateur.
La deuxième erreur consiste à saisir l’instrument par les bretelles ou à poser un objet lourd sur le soufflet. Les cadres se déforment, les coins s’ouvrent et de petites fuites apparaissent. Une perte d’air oblige ensuite le musicien à forcer, ce qui accélère encore l’usure. Il faut également éviter les huiles domestiques sur la mécanique : elles retiennent la poussière et peuvent contaminer les soupapes.
Je conseille un contrôle professionnel tous les deux ou trois ans pour un usage régulier, et chaque année pour un instrument joué plusieurs heures par jour. Le musicien peut nettoyer l’extérieur avec un chiffon sec, vérifier les sangles et écouter les notes instables. En revanche, il ne devrait pas limer une anche lui-même sans formation. Une révision simple peut coûter de 80 à 200 euros ; une restauration approfondie dépasse facilement 1 000 euros. Reporter une petite réparation transforme souvent un problème abordable en chantier coûteux.
La transmission du métier de luthier aujourd’hui
Elena Dumitrescu : Votre métier risque-t-il de disparaître ?
Ivan Popescu : Il ne disparaîtra probablement pas, mais ses conditions de transmission deviennent fragiles. Quand j’ai commencé, je pouvais observer des artisans qui avaient travaillé dans des fabriques soviétiques. Ils connaissaient les tolérances mécaniques, la préparation des cuirs et l’accordage à l’oreille. Beaucoup sont aujourd’hui retraités, et leurs gestes ne figurent dans aucun manuel complet.
Les vidéos permettent d’apprendre certains démontages, mais elles ne remplacent pas l’écoute à proximité d’un maître. Pour comprendre une anche, il faut entendre son attaque, mesurer sa hauteur, observer son amplitude et sentir la résistance du soufflet. Je demande à mes apprentis de diagnostiquer l’instrument avant de l’ouvrir. Cette discipline évite de remplacer inutilement des pièces anciennes.
La demande existe pourtant. Les jeunes redécouvrent les bals, les archives familiales et la culture russe contemporaine, où les héritages soviétiques côtoient des créations nouvelles. Le principal obstacle reste économique : former sérieusement un luthier demande plusieurs années, alors que les premières réparations rapportent peu. Une solution serait d’associer ateliers privés, conservatoires et musées. Il faudrait aussi documenter les méthodes régionales sans prétendre les figer. Avec l’expérience, on comprend que transmettre un métier signifie enseigner des principes solides tout en laissant l’élève développer son oreille.

L’accordéon face à la musique électronique moderne
Elena Dumitrescu : L’électronique menace-t-elle l’instrument acoustique ?
Ivan Popescu : Non, à condition de ne pas confondre remplacement et transformation. Des artistes utilisent aujourd’hui des microphones de contact, des pédales d’effets, des boucles et des capteurs MIDI. L’accordéon peut produire une basse répétitive, une nappe ou un motif percussif, tout en conservant les irrégularités du soufflet. C’est précisément cette respiration qui intéresse les producteurs.
Le risque apparaît lorsque l’amplification est mal pensée. Un microphone placé trop près des basses provoque du larsen ; un compresseur excessif supprime les nuances ; des câbles fixés brutalement endommagent la caisse. Dans mon atelier, j’installe les systèmes de manière réversible. Un instrument des années 1950 ne doit pas être percé si une fixation amovible offre le même résultat.
Les fêtes folkloriques de Russie montrent que tradition et modernité ont toujours coexisté. Une danse ancienne peut être interprétée sur scène avec une sonorisation actuelle sans perdre automatiquement son identité. Le critère essentiel reste l’intention musicale. Si l’électronique amplifie le phrasé, elle ouvre des possibilités. Si elle masque un instrument mal réglé, elle ne résout rien. Un bon instrument, ça s’entend tout de suite — même derrière des effets, son attaque et sa dynamique doivent rester vivantes.
5 questions rapides sur l’accordéon diatonique
Elena Dumitrescu : Cinq affirmations, vrai ou faux ?
Ivan Popescu :
1. Un accordéon ancien est toujours meilleur. — Faux. L’âge ne garantit ni la qualité des anches ni l’étanchéité. Certains instruments récents sont remarquablement construits.
2. Il faut ouvrir et fermer complètement le soufflet. — Faux. Une course contrôlée protège les plis et facilite les changements de direction.
3. L’accordage varie selon le répertoire. — Vrai. Un accordage sec favorise la précision ; des battements plus larges donnent une couleur brillante.
4. Le froid désaccorde définitivement l’instrument. — Faux. Il modifie temporairement la réponse, mais les chocs thermiques et l’humidité causent les véritables dégâts.
5. Le diatonique est limité à la musique traditionnelle. — Faux. Jazz, rock, chanson et musique électronique exploitent aujourd’hui son articulation bisonore.
Où trouver un bon instrument ou un luthier en France
Elena Dumitrescu : Vos conseils finaux pour acheter ou faire restaurer un instrument ?
Ivan Popescu :
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Essayez toutes les notes dans les deux directions. Écoutez les anches séparément, puis les accords. Le soufflet doit conserver sa pression sans exiger une force excessive. Un bruit mécanique isolé n’est pas forcément grave, mais plusieurs notes lentes ou instables annoncent une révision.
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Demandez un devis détaillé. Il doit distinguer étanchéité, soupapes, mécanique, accordage et pièces remplacées. En France, un diatonique d’étude correct coûte souvent entre 700 et 1 500 euros ; un modèle artisanal peut dépasser 3 000 euros. Pour comparer les traditions et préparer un déplacement chez un spécialiste, les ressources consacrées à voyager en Europe de l’Est permettent aussi de mieux situer les régions de facture.
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Choisissez un luthier qui écoute votre jeu. Apportez deux morceaux représentatifs et expliquez où vous ressentez une résistance. Un professionnel sérieux documente son intervention, conserve les pièces historiques lorsque c’est possible et refuse les transformations irréversibles inutiles. Dans mon atelier, je préfère toujours annoncer une limite technique plutôt que promettre une restauration parfaite.
Les ressources de Russomania et de Voyage Russie prolongent cet échange en replaçant l’instrument dans les cultures contemporaines et les territoires où il continue de vivre.