Le bayan est l’accordéon chromatique à boutons de la Russie : même famille d’instruments à anche libre que la garmon villageoise, mais clavier chromatique, extension de trois à cinq rangées et basses développées, autant de traits qui en font un instrument de concert capable d’aborder le répertoire classique comme la musique contemporaine. Né dans les ateliers de Toula à la fin du XIXe siècle, il a conquis le conservatoire au XXe, de la suite folklorique de Vladimir Zolotaryov aux œuvres que Sofia Gubaidulina écrivit pour le virtuose Friedrich Lips.

Des foires de Toula aux concerts : une genèse sur deux siècles

L’anche libre arrive en Russie par Saint-Pétersbourg, où les premiers instruments à plaques vibrantes sont construits dès les années 1770-1790, à l’époque où l’orgue de barbarie et l’harmonium se répandent dans les salons européens. L’invention prospère dans les foires : les premiers accordéons russes, petits et diatoniques, s’y vendent par milliers, simples à fabriquer et à apprendre.

Le tournant vient de Toula. En 1870, le musicien N. I. Beloborodov y construit le premier accordéon chromatique à trois rangées de boutons, capable de jouer dans tous les tons sans changer d’instrument. C’est la matrice du bayan. La ville, déjà célèbre pour ses armuriers et sa samovar, devient le centre de la facture accordéonique russe : l’usine de Toula produira pendant un siècle des garmons et des bayans exportés dans toute l’ex-URSS, et la marque Tulskaya Garmon reste aujourd’hui la référence des instruments d’origine russe.

Le nom lui-même dit l’ambition. « Bayan » renvoie à Boyan, le barde magicien de La Chanson du Prince Igor, qui chantait les gestes guerriers au son du gousli. En choisissant ce nom au début du XXe siècle, les facteurs et les musiciens ont voulu affirmer que l’accordéon chromatique n’était pas un jouet de foire mais l’héritier d’une lignée de récits et de mémoire. Le parallèle avec le destin de la balalaïka, hissée au rang d’instrument de scène par Vassili Andreyev, est frappant : dans les deux cas, le village fournit l’instrument, la ville lui écrit une seconde vie.

Le XXe siècle confirme cette ascension. Dans les années 1930, alors que l’Union soviétique structure ses orchestres d’instruments folkloriques, le bayan y gagne une place institutionnelle : les grandes formations de Gorki, de Moscou ou de Léningrad l’y traitent comme un clavier polyphonique, chargé des introductions, des transitions harmoniques et des solos virtuoses. La production des usines de Toula s’industrialise, les modèles s’uniformisent, et l’instrument entre massivement dans les foyers. À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, il est devenu l’un des instruments les plus répandus de l’espace soviétique, au point que « jouer du bayan » y désigne, par métonymie, toute pratique de l’accordéon à boutons.

Bayan ou garmon : deux accordéons russes que tout oppose

Sous l’étiquette floue d’« accordéon russe », les luthiers et les musiciens distinguent clairement deux instruments. La garmon, ou garmochka, est l’accordéon diatonique : deux rangées de boutons pour la mélodie, au moins deux rangées pour les accords simples, et des notes qui changent selon que le soufflet s’ouvre ou se referme. Elle règne sur les mariages, les veillées et les danses, des rives de la Volga au Caucase, chez les Mari comme en Slovénie. C’est l’instrument des luthiers diatoniques que nous avons rencontrés lors d’un entretien en Europe de l’Est, avec son langage de tablatures orales et ses timbres de bois.

Le bayan est l’autre branche de l’arbre : chromatique, donc capable de tous les tons, avec un clavier main droite à boutons disposés selon un système quasi identique d’un bout à l’autre de l’extension, et un clavier main gauche de basses chromatiques qui ne ressemble en rien aux basses standards des accordéons occidentaux. Trois éléments structurent le débat entre les deux instruments :

  • La logique du clavier : diatonique et souffle-dépendant chez la garmon, chromatique et identique dans les deux sens du soufflet chez le bayan.
  • Le répertoire visé : airs de danse et chansons populaires pour la première, transcriptions classiques et pièces écrites pour la seconde.
  • La courbe d’apprentissage : la garmon se pratique vite à l’oreille, le bayan exige une pédagogie structurée, celle des écoles de musique russes.
CritèreGarmon (garmochka)Bayan chromatique
SystèmeDiatonique, notes différentes ouvert/ferméChromatique, notes identiques dans les deux sens
Clavier main droite2 rangées de boutons3 à 5 rangées de boutons
Main gauche2 rangées d’accords simplesBasses chromatiques, parfois convertibles
RépertoireDanses, chansons de fête, tablatures oralesClassique transcrit, pièces originales, folklore savant
Contexte historiqueVillages, foires, nocesConservatoires, orchestres, scènes de concert

La mécanique du bayan : claviers, systèmes et basses

Le clavier main droite du bayan compte le plus souvent trois rangées chez les instruments soviétiques classiques, cinq chez les modèles professionnels contemporains. Chaque rangée répète la même organisation chromatique décalée d’un demi-ton : le musicien transpose un passage d’une demi-ton simplement en glissant la main d’une rangée voisine, ce qui rend le clavier plus régulier que le clavier piano de l’accordéon occidental. Deux dispositions cohabitent : le système B, dit moscovite, dominant en Russie, et le système C, dit européen, répandu en Europe de l’Ouest et dans les pays baltes.

Le clavier main gauche est la vraie signature du bayan. Outre les basses fondamentales et les accords, il donne accès à des basses chromatiques complètes, voire, sur les modèles à « convertisseur », à un second clavier mélodique entier sous la main gauche. Cette architecture permet d’exécuter des fugues de Bach des deux mains, littéralement.

L’éventail des timbres complète l’édifice. Un registre type comporte deux à trois rangs d’anches décalées à l’octave, combinables par des registres au pouce, exactement comme sur un harmonium. Sur les instruments de facture soignée, des jeux de cassotto, plaques d’anches placées dans une chambre clos en bois, adoucissent le son pour les passages intimes — c’est cette palette qui séduit les compositeurs de musique contemporaine, toujours à la recherche d’un instrument à la fois capable d’unissons rugissants et de murmures.

Détail des claviers à boutons du bayan, main droite sur les rangées chromatiques
Le clavier main droite du bayan aligne trois à cinq rangées de boutons chromatiques, chaque rangée répétant la même organisation décalée d'un demi-ton.

Trois critères guident le choix d’un instrument, neufs ou d’occasion :

  • L’étanchéité du soufflet : un soufflet fuyard rend le jeu impossible, et sa réparation coûte cher.
  • L’équilibre des registres : les plaques d’anches doivent répondre de façon homogène sur tout le clavier.
  • La configuration des basses : à vérifier impérativement sur l’occasion, car les systèmes varient et les pièces détachées ne se trouvent pas partout.

Du folklore au conservatoire : la naissance d’un répertoire écrit

Le répertoire russe pour bayan s’est d’abord nourri de transcriptions : les compositeurs arrangeaient des pages classiques et des mélodies populaires, tandis que l’école de jeu se constituait dans les orchestres d’instruments folkloriques nés sous Andreyev. Cette tradition du réarrangement reste vivante : toute la culture russe des musiques traditionnelles, dont nous traçons les grandes lignes dans le dossier des musiques traditionnelles de Russie, a transité par ces orchestres où le bayan joue le rôle tenu ailleurs par le piano ou le clavier.

Le XXe siècle lui donne un répertoire original. Dans les années 1960, Vladimir Zolotaryov compose ses suites pour bayan, dont la Suite n° 1 de 1969, encore au programme des concours, et Alexandre Kholminov écrit sa Sonate en ut majeur, pierre angulaire de la littérature soliste. Le bassoniste et compositeur Sergueï Berinsky ajoute des pièces de chambre où l’instrument dialogue avec les cordes. Le bayan devient matière de conservatoire : le concours de Toula, créé en 1964, lui offre une vitrine internationale, et les écoles de musique russes forment des générations de bayanistes dès l’enfance.

ŒuvreCompositeurDateEffectif
Suite n° 1Vladimir Zolotaryov1969Bayan seul
Sonate en ut majeurAlexandre Kholminov1961Bayan seul
De ProfundisSofia Gubaidulina1978Bayan seul
Sept parolesSofia Gubaidulina1982Violoncelle, bayan, cordes
SilenzioSofia Gubaidulina1991Violon, violoncelle, bayan

Sofia Gubaidulina et le bayan des avant-gardes

Le destin du bayan croise celui de la plus grande compositrice russe de la seconde moitié du XXe siècle. Née en 1931 à Kazan, au carrefour des traditions orthodoxe et musulmane, Sofia Gubaidulina découvre l’instrument au début des années 1970 et y trouve, selon ses propres mots, une voix capable de dire ce que les instruments « légitimes » ne disaient plus. En 1975, elle cofonde l’ensemble Astreya, consacré aux instruments folkloriques russes.

En 1978, elle écrit De Profundis, d’après le psaume 130, pour bayan seul : quinze minutes de souffle, de grincements d’anches et de silences qui révèlent le bayan comme instrument de méditation autant que de virtuosité. L’œuvre est créée et enregistrée par Friedrich Lips, qui devient son interprète attitré. Suivront Sept paroles (1982), Silenzio (1991) ou encore Fachwerk (2009), autant de pièces où l’accordéon de Toula converse avec les avant-gardes européennes. Gubaidulina disparaît en mars 2025, laissant au bayan une part de son héritage : le portrait de Sofia Gubaidulina dressé par notre partenaire retrace ce parcours singulier, de la censure soviétique aux grandes salles du monde.

Friedrich Lips, l’ambassadeur du bayan à travers le monde

Si Gubaidulina a écrit le mythe, Friedrich Lips en est le héraut. Né en 1948 dans l’Oural, d’une famille d’origine allemande, il entre au conservatoire de Moscou puis enseigne au conservatoire Gnessine, où il est professeur de bayan depuis 1989. Sa carrière tient en un chiffre qu’il donne lui-même : environ cinquante créations mondiales, dont la plupart des grandes œuvres russes contemporaines pour son instrument.

Lips a aussi transmis. Son manuel de pédagogie du jeu, publié en russe puis traduit, structure l’enseignement du bayan dans le monde entier, et ses disques chez les labels occidentaux ont fait entendu l’instrument bien au-delà de l’espace post-soviétique. Son jeu, remarquable par le contrôle absolu du soufflet et la netteté des articulations, définit encore aujourd’hui la norme d’école. Autour de lui, une génération de solistes — parmi lesquels le Russe Youri Chichkine ou l’Allemand Stefan Hussong, enregistreur de référence de De Profundis — a établi le bayan dans les festivals de musique contemporaine.

Luthier réglant les anches d'un bayan dans son atelier, soufflet ouvert
Comme toute la famille de l'accordéon, le bayan demande un entretien régulier des anches et du soufflet, souvent confié à un luthier spécialisé.

Où entendre, acheter et apprendre le bayan aujourd’hui

En Russie, le bayan n’a jamais cessé d’être vivant : écoles de musique, orchestres d’instruments folkloriques, concours de Toula et de Moscou, et une scène folk qui l’associe au rock ou à la musique électronique. En France et en Europe occidentale, on le croise dans les ensembles d’accordéon classique, les festivals de musique contemporaine et — c’est sa fonction première ici — sur les scènes des grands festivals folkloriques d’Europe de l’Est, où les orchestres balalaïkas-domras-bayans programment les transcriptions de Tchaïkovski autant que les airs de danse. Quelques conservatoires et écoles de musique proposent par ailleurs un enseignement de l’accordéon chromatique, souvent porté par des professeurs formés au système C européen : le passage au système B moscovite demande alors une adaptation de quelques semaines, les deux logiques de clavier restant voisines. Les rencontres d’accordéonistes et les stages d’été, en France comme en Allemagne ou en Italie, complètent ce dispositif en offrant aux joueurs de bayan des occasions rares de travailler avec des spécialistes venus de Russie.

Pour qui veut se lancer, quelques repères concrets :

  • L’occasion soviétique : les bayans à trois rangées des usines de Toula ou de Kirov se trouvent entre 50 et 250 euros sur les forums spécialisés, à condition de prévoir parfois une révision des anches et du soufflet.
  • Le neuf d’importation : les marques russes actuelles livrent des instruments corrects dès 800-1 200 euros, les modèles de concert allant de 3 000 à 8 000 euros.
  • L’apprentissage : l’accordéon chromatique français (système C) offre un terrain voisin ; les méthodes de Lips, traduites, complètent l’étude des œuvres russes.

Dans l’orchestre folklorique russe, le bayan occupe la place du clavier : il soutient les domras et leurs tremolos, relaie les balalaïkas graves et dialogue avec les gousli. C’est là, entre la fête du village et la partition savante, que l’invention de Beloborodov a trouvé son vrai public.