La domra est un luth à manche long et à caisse ronde, pincé à l’aide d’un petit plectre, devenu au tournant du XXe siècle l’un des instruments signatures de la musique traditionnelle russe. Née chez les Tatars de la Volga, adoptée puis remodelée par les musiciens de Saint-Pétersbourg, elle forme aujourd’hui une famille complète de tailles — de la piccolo à la contrebasse — qui structure les orchestres d’instruments folkloriques russes de Moscou à Vladivostok. Cet article en retrace l’histoire, la lutherie et la technique, en commençant par une clarification indispensable pour tout chercheur : la domra n’est pas la dombra.
Domra ou dombra ? Deux cousines que l’histoire a séparées
La confusion est fréquente, et elle se comprend : les deux noms désignent des luths à manche long issus d’un même berceau tatare de la moyenne Volga. Mais la dombra est restée l’instrument des steppes — le luth des akyn kazakhs, inscrit depuis 2014 au patrimoine culturel immatériel de l’humanité — tandis que la domra a été arrachée à l’usage villageois pour devenir un instrument de scène et d’orchestre, instrument d’un empire puis d’une République. Pour un panorama complet de cette parenté, de l’accordage kazakh aux répertoires steppiques, notre pilier consacré à la dombra kazakhe et à la domra russe, deux luths cousins des steppes, dresse la carte de leurs ressemblances et de leurs divergences.
Ce guide adopte l’angle inverse : non pas la comparaison, mais la fiche d’identité complète d’un seul instrument — la domra russe —, de ses origines tatares à sa place dans les orchestres contemporains, en passant par la technique du plectre qui fait toute sa personnalité sonore.
Des origines tatares à la cour de Saint-Pétersbourg
Les plus anciennes mentions du mot « domra » remontent aux chroniques et aux récits de voyage de l’Empire russe, où il désigne un petit luth à trois cordes joué par les Tatars de la Volga et les musiciens des foires. Contrairement à la balalaïka, longtemps méprisée comme instrument de gueux, ou au gousli, associé aux chanteurs d’épopées, la domra reste un instrument discret, quasi oublié, lorsque le XIXe siècle touche à sa fin.
C’est un musicien amateur de Saint-Pétersbourg, Vassili Vassilievitch Andreyev (1861-1918), qui va tout changer. Vers 1883, Andreyev découvre une vieille domra à trois cordes et en est fasciné par le timbre clair et chantant. Avec l’aide de luthiers de la capitale, dont le célèbre archetier Fiodor Paserbski, il fait renaître l’instrument : caisse hémisphérique reconstituée, manche recalculé, accord remis au point. La domra ressuscitée intègre dès 1888 le premier « cercle » d’instruments folkloriques d’Andreyev, qui deviendra la Grande Orchestre russe, pionnier d’un genre qui fera le tour du monde.
Le parcours de la domra résume ainsi une grande aversion russe du temps : réhabiliter les instruments du peuple en les dotant d’un savoir-faire de lutherie professionnelle, puis les porter sur les scènes de concert.
La lutherie de la domra
Une domra se reconnaît immédiatement à sa caisse : un demi-globe de lamelles de bois dur — érable ou bouleau — sur lequel est collée une table d’harmonie bombée en épicéa. Le manche long, sans touche frettée sur les modèles anciens, porte des frettes nouées en boyau ou en nylon sur les instruments traditionnels, des frettes métalliques sur les modèles modernes. Trois traits caractérisent la facture :
- La caisse hémisphérique, constituée de fines lamelles de bois collées entre elles comme les quartiers d’une orange, ce qui donne à la domra sa sonorité ample et profonde, inattendue pour un instrument si petit.
- Le chevalet mobile posé sur la table d’harmonie, souvent flanqué d’un petit sillet supplémentaire sur certains modèles anciens à trois cordes.
- Le jeu de cordes, en acier ou nylon-argenté, dont le nombre distingue les deux grandes traditions : trois cordes accordées en quarts (ré-la-ré) sur les modèles historiques, quatre cordes accordées en quintes (mi-la-ré-sol, comme le violon) sur les domras de concert du XXe siècle.

Le choix entre trois et quatre cordes n’est pas anodin : les traditionalistes louent la couleur sombre et légèrement rauque de la domra à trois cordes, héritée des musiciens tatares, tandis que les orchestres ont adopté la version à quatre cordes, plus brillante et plus virtuose, dont l’accordage en quintes permet de transcrire directement le répertoire de violon.
Une famille d’instruments, du salon à la scène philharmonique
Comme Andreyev l’avait fait pour la balalaïka, les luthiers russes ont organisé la domra en famille de tailles, calquée sur la logique des pupitres de l’orchestre à cordes. Le tableau suivant présente les principaux membres de cette famille :
| Taille | Tessiture | Rôle dans l’orchestre |
|---|---|---|
| Piccolo | Aiguë, une octave au-dessus de la prima | Doubles et ornements dans le registre le plus haut |
| Prima | Soliste, accordée comme le violon (mi-la-ré-sol) | Porte la mélodie, instrument d’apprentissage par défaut |
| Alto | Quinte au-dessous de la prima | Contrechants et conduite harmonique |
| Basse | Octave grave | Fondamentale et accompagnement rythmique |
| Contrebasse | Deux octaves graves | Basse des grands orchestres, jouée debout ou assise sur tabouret |
Cette famille permet toutes les formations : du trio de chambre (deux primas et une alto) aux orchestres symphoniques d’instruments folkloriques qui comptent jusqu’à une centaine de musiciens. Deux figures institutionnelles ont structuré ce monde :
- L’orchestre d’État académique des instruments folkloriques russes « Ossipov » de Moscou, héritier direct de l’orchestre d’Andreyev, qui programme chaque saison des arrangements de chants populaires russes, de romances et de musiques de danses slaves.
- Le conservatoire Gnessine et les écoles de musique russes, où la domra-prima est enseignée comme l’est le violon en Occident, avec des classes, des concours nationaux et un répertoire de virtuosité codifié.

À noter que la domra trouve aussi sa place dans les ensembles mixtes, aux côtés de la balalaïka, dont l’orchestre d’Andreyev a fait un partenaire de scène depuis 1888, et dont notre article sur la balalaïka, l’autre icône du cercle d’Andreyev, retrace la fabuleuse trajectoire, du refrain des troïkas aux partitions de Tchaïkovski transposées pour orchestre populaire.
La technique du jeu : le plectre et le tremolo
Assis, la domra posée sur la cuisse gauche, le musicien pinçe les cordes avec un petit plectre triangulaire en nylon, cuir ou écaille de tortue de synthèse. Toute la personnalité de l’instrument tient dans un geste : le tremolo. En alternant des coups de plectre rapides et réguliers, le domriste prolonge chaque note autant qu’il le veut, faisant chanter l’instrument comme une voix humaine soutenue.
Les principales difficultés du jeu se résument ainsi :
- La régularité du tremolo, qui doit rester égale sur plusieurs mesures sans accélérer ni s’essouffler, au risque de casser la ligne mélodique.
- Les passages en doubles cordes, où le plectre effleure deux cordes à la fois pour épaissir la sonorité, technique héritée du violon.
- Le répertoire de gammes et d’arpèges en quintes, qui exige une dextérité comparable à celle du mandoliniste, l’autre grand spécialiste du plectre en Europe.
Un bon domriste se reconnaît à son « chant » : la note d’attaque est franche, presque percussive, puis le tremolo la fond dans un filet sonore continu. C’est cette continuité vocale qui fait de la domra l’instrument privilégié des transcriptions de romances et de chansons populaires russes, dont l’accent parlé demande une ligne mélodique qui respire.
Répertoires : chants populaires, romances et partitions du monde
Le répertoire traditionnel de la domra puise d’abord dans les chansons de la Russie centrale et de la Volga : complaintes, chants de réjouissance, ritournelles de danse. Contrairement au gousli, autrefois associé aux bylines russes, ces chants épiques des gouslars, la domra n’a jamais été l’instrument des conteurs épiques : elle est née de la danse et de la fête, et c’est dans les rondeaux, les pliaskas et les chœurs d’ensemble qu’elle excelle.
Sous l’impulsion d’Andreyev et de ses successeurs, son répertoire s’est ensuite élargi à des transcriptions de tout le patrimoine musical russe :
- les romances du XIXe siècle, dont la ligne chantée se prête parfaitement au tremolo de la domra ;
- les musiques des fêtes populaires, rythmes vifs et refrains en chœur, que nos voisins spécialistes de l’art populaire décrivent aussi dans leur panorama des fêtes traditionnelles slaves et de leurs arts ;
- les œuvres du répertoire classique mondial, des Valses de Tchaïkovski aux arrangements de musique de film, que les orchestres d’instruments folkloriques interprètent avec des pupitres complets de domras.
Cette capacité d’absorption fait de la domra un remarquable révélateur de la musique traditionnelle russe dans son ensemble : villageoise par ses origines, savante par son organisation, elle incarne le dialogue constant entre le peuple et la scène qui structure tout le paysage musical de la Russie.
La domra aujourd’hui : pédagogie, concours et scènes contemporaines
La domra n’a pas seulement survécu au XXe siècle : elle s’y est institutionnalisée. En Russie, des milliers d’enfants la choisissent comme premier instrument dans les écoles de musique ; des concours nationaux et internationaux de domra récompensent chaque année de jeunes virtuoses ; les orchestres d’instruments folkloriques, de l’Orchestre Ossipov aux ensembles régionaux, programment régulièrement des concertos écrits pour elle depuis les années 1930.
À l’étranger, la domra voyage avec les ensembles de la diaspora russe, des fanfares folkloriques aux orchestres philharmoniques invités en tournée. En France, elle se rencontre dans les cercles culturels russes, lors de festivals de musiques du monde et dans quelques ensembles spécialisés en instruments slaves. Le renouveau contemporain touche aussi la facture : des luthiers artisanaux produisent des domras de qualité concert pour un public international, et des musiciens de jazz ou de musiques actuelles expérimentent le timbre de la domra dans des formations hybrides, prolongeant ainsi l’entreprise d’Andreyev : faire de cet humble luth tatare une voix universelle.