Le tsymbaly est une cithare trapézoïdale dont les cordes métalliques sont frappées à l’aide de deux petits maillets. Cousin ukrainien du cimbalom hongrois et du hackbrett alpin, il s’est imposé, du XVIIe siècle à nos jours, comme l’un des instruments les plus distinctifs de l’Europe de l’Est : pilier des orchestres tziganes de Budapest, âme des kapellas villageoises ukrainiennes, il a même conquis les partitions de Stravinsky et de Bartók. Cet article retrace son histoire, sa facture et ses répertoires, des Carpates à la Volga.
Une famille d’instruments, une multitude de noms
Le voyageur qui traverse l’Europe centrale et orientale entend le même timbre clair et cristallin sous des dizaines de noms différents. En Ukraine, on parle de tsymbaly ; en Hongrie, de cimbalom ; en République tchèque, de cimbál ; en Slovaquie, de cimbal ; en Lettonie, de cimbole ; en Allemagne, en Autriche et en Suisse, de hackbrett ; en Moldavie et en Roumanie, de țambal. Tous désignent une même idée instrumentale : une caisse en bois en forme de trapèze, tendue de cordes de métal que le musicien frappe avec deux baguettes gainées de feutre ou de cuir.
Cette parenté n’est pas le fruit du hasard. Elle témoigne d’une longue circulation de l’instrument entre les ateliers de luthiers, les musiciens itinérants et les cours princières d’Europe centrale. Le tsymbaly apparaît ainsi comme un véritable « passeur » culturel, dont l’histoire croise celles des peuples roms, des aristocraties hongroises du XIXe siècle et des ethnographes slaves du XXe.

Avant d’entrer dans le détail de cette histoire, un point de repère s’impose : le cymbalum des orchestres tziganes, dont notre article consacré à la musique tzigane d’Europe de l’Est retrace le rôle social et la virtuosité, n’en est que l’un des visages — celui des musiciens roms hongrois. Le présent guide adopte l’angle inverse : celui de l’instrument lui-même, de sa facture et de ses répertoires à travers les pays slaves.
Les noms du tsymbaly à travers l’Europe
Chaque pays a fait siennes la forme et le nom de l’instrument, parfois avec des nuances de taille et d’accordage. Le tableau suivant dresse la carte de ses principales déclinaisons :
| Pays ou région | Nom local | Particularité de la forme locale |
|---|---|---|
| Ukraine | Tsymbaly | Modèle populaire à lanière, version houtsoule portable à douze chevalets |
| Hongrie | Cimbalom | Grand instrument de concert à pédale, créé par Schunda en 1874 |
| République tchèque | Cimbál | Modèle de salon du XIXe siècle, présent dans les ensembles de musique de chambre |
| Slovaquie | Cimbal | Instrument des céprédiens, musiciens de village |
| Lettonie | Cimbole | Petit modèle suspendu, proche des usages baltes |
| Allemagne, Autriche, Suisse | Hackbrett | Modèle alpin de danse, à cordes frappées plus espacées |
| Moldavie, Roumanie | Țambal | Modèle de fanfare et de lăutari, son brillant et rapide |
| Russie, Biélorussie | Tsymbaly, cymbaly | Instrument d’orchestre folklorique, famille de tailles calquée sur les pupitres |
Cette carte révèle une constante : nulle part l’instrument n’est resté confiné à une seule fonction. Il danse dans les villages, accompagne les rites, sert de basse dans les orchestres et soliste sur les scènes de concert.
Des origines médiévales au hackbrett alpin
L’ancêtre lointain de la famille est le psaltérion, cithare pincée connue en Europe depuis le Moyen Âge. Le musée d’histoire de la musique de Budapest rapporte que le psaltérion évolue vers le dulcimer frappé au XVe siècle : plutôt que de pincer les cordes, on les frappe désormais avec des maillets, ce qui démultiplie la puissance sonore et la vitesse d’exécution. On retrouve cette même logique, de l’Inde au Moyen-Orient, dans le santur persan, le yangqin chinois ou le tsimbl des musiciens klezmer.
En Europe germanophone, l’instrument — le hackbrett, littéralement la « planche à hacher » — s’installe durablement dans la musique de danse alpine et de Bavière. En Europe slave, des chroniques attestent sa présence dès les XVIIe et XVIIIe siècles : le tsymbaly ukrainien est attesté au XVIIe siècle, et les ethnographes ont longuement décrit son rôle dans la musique rituelle, notamment dans les mariages villageois. C’est au XIXe siècle, cependant, que l’instrument connaît sa première grande mutation, dans les salons de Budapest.
Le cimbalom hongrois : la révolution du salon
La décennie 1860-1880 marque un tournant. Dans l’atelier du luthier József Schunda, installé rue Hajós, face à l’Opéra de Pest, naît le grand cimbalom de concert à pédale. Présenté en 1874 à un cercle de connaisseurs, l’instrument suscite l’admiration de Franz Liszt, de Ferenc Erkel et du chef Hans Richter ; Liszt compare la transformation opérée par Schunda à celle qu’Érard avait accomplie pour la harpe. Schunda met l’instrument en production série dès 1874 et engage le pédagogue Géza Allaga pour publier les premières méthodes.
Le nouveau cimbalom repose sur quatre pieds amovibles et une pédale d’étouffoir qui contrôle la résonance, à la manière du piano. Son ambitus s’étend sur plus de quatre octaves, ses cordes se comptent par centaines, et sa puissance lui permet désormais de se faire entendre dans une salle de concert entière. L’instrument des auberges et des orchestres tziganes devient un instrument national, symbole musical de la Hongrie en quête d’indépendance. Nombre de compositeurs y puisent une couleur « hongroise » immédiatement reconnaissable : Liszt lui-même l’intègre dans des pages orchestrales comme la Marche hongroise d’orage.
Facture et lutherie du tsymbaly
La facture du tsymbaly requiert un savoir-faire de luthier-ébéniste précis, hérité en partie des techniques de facture pianotique. Voici les éléments essentiels de sa construction :
- La caisse : une caisse de résonance trapézoïdale en bois de résineux ou de tilleul, d’une épaisseur calculée pour favoriser la projection des aigus.
- Les cordes : des cordes d’acier ou de bronze réparties en chœurs de deux à cinq cordes, tendues sur des chevalets. L’avènement des cordes et des chevilles de piano au XIXe siècle a considérablement facilité la construction d’instruments de qualité.
- Les chevalets : douze chevalets typiques sur les petits modèles portables, davantage sur les instruments de concert, chacun définissant une note précise.
- Les maillets : deux baguettes légères en bois de buis ou de cerisier, gainées de feutre ou de cuir, dont la densité module le timbre.
- Le jeu : le musicien frappe les cordes devant lui, les basses à gauche, les aigus à droite, souvent sur des gammes diatoniques chez les instrumentistes populaires.

Le tsymbaly ukrainien : l’âme des kapellas
C’est en Ukraine que le tsymbaly atteint une place sans équivalent dans la vie musicale rurale. Il y figure, dès le XVIIe siècle, aux côtés du violon, de la sopilka (flûte), du tsymbaly bas (basolia) et de la percussions villageoises dans les kapellas, ces petites formations qui animent mariages, foires et veillées. Sa vocation est double : il soutient les chansons de danse par un rythme implacable et colore les ballades d’un voile d’harmoniques aériennes.
Le folklore ukrainien a conservé des régionalités remarquables. Dans les Carpates, les Houtsouls de Bucovine jouent d’une version miniature à douze chevalets, suspendue à une lanière : le musicien joue debout, debout dans les processions comme sur les pentes. Le tsymbaly y dialogue avec la trembita, la trompe pastorale de trois mètres. Cet instrumentarium, étroitement lié aux rites et aux cycles du calendrier, fait partie intégrante du patrimoine que notre panorama des instruments folkloriques ukrainiens détaille. La ville de Tchernihiv abrite d’ailleurs une usine de facture d’instruments célèbre dans toute l’Union soviétique, la Chernihiv Musical Instruments Factory, qui a standardisé la production de tsymbaly de concert au XXe siècle.
Biélorussie, Russie et l’Europe slave
Au nord, le tsymbaly connaît une trajectoire différente. En Biélorussie, il devient un instrument d’orchestre : à l’époque soviétique, les compositeurs construisent une véritable « famille » de cymbalums calquée sur les pupitres symphoniques, allant du petit modèle aigu au grand modèle grave, comme l’ont étudié les musicologues biélorusses dont Natalia Jakonjuk. En Russie, le tsymbaly s’installe dans les orchestres d’instruments folkloriques, aux côtés de la balalaïka, du domra et du gousli ; dans cette constellation de cordes slaves, il assure souvent la basse et l’harmonie dans laquelle s’inscrit également la balalaïka, autre figure de proue de la lutherie russe.
Cette circulation entre traditions populaires et scènes académiques est une constante de l’histoire de l’instrument : il suffit à un musicien tzigane comme à un soliste de philharmonie, et c’est précisément cette polyvalence qui fascine les compositeurs modernes.
Virtuoses et compositeurs : le siècle d’Aladár Rácz
Aucune biographie n’illustre mieux le destin de l’instrument que celle d’Aladár Rácz (1886-1958). Formé dans les orchestres tziganes hongrois, virtuose d’abord destiné aux cafés-concerts, il rencontre Igor Stravinsky dans un restaurant de Genève en 1914. Le compositeur achète un cimbalom et compose sur instrument, entre 1915 et 1916, la partition de Renard ; il utilise ensuite l’instrument dans Ragtime (1918), portant le timbre du cymbalum dans le répertoire symphonique mondial. Bartók de son côté écrit le cimbalom dans sa Première Rhapsodie pour violon et orchestre (1928), prolongeant ses collectages de musique paysanne hongroise et roumaine. En 1954, Rácz devient professeur de cimbalom de concert à l’Académie de musique de Budapest, couronnant une carrière qui a littéralement fait passer l’instrument du café au conservatoire.
Éthnomusicologues et transmission
La documentation du tsymbaly doit beaucoup à une lignée d’ethnomusicologues et de facteurs. Le compositeur Mykola Lysenko publie dès 1893 une description technique des instruments populaires ukrainiens. Hnat Khotkevych (1877-1938), polygraphe ukrainien et virtuose de bandoura, consacre en 1930 son ouvrage majeur, « Muzychni instrumenty ukrains’koho narodu » (Les instruments de musique du peuple ukrainien), première monographie systématique, qui retrace les origines du tsymbaly et documente son usage rituel, notamment dans les mariages. Stanisław Mierczyński, entre 1937 et 1939, recueille dans les Carpates des schémas et des accordages de tsymbaly houtsouls publiés dans sa « Musique de la région houtsoule ». Plus tard, le facteur Viktor Hutsal, établi dans la diaspora canadienne, distingue soigneusement les petits tsymbaly houtsouls des grands tsymbaly de concert, tandis qu’à Lviv le chercheur Taras Baran publie en 2008 une étude majeure sur le tsymbaly et le professionnalisme musical. La ville de Lviv a même accueilli le sixième congrès mondial des tsymbalistes, preuve d’une communauté internationale de spécialistes.
Ces travaux situent le tsymbaly dans un plus vaste paysage de cithares slaves et baltiques, dont notre étude de la kantele finlandaise et de la kobza ukrainienne explore les liens organologiques : mêmes tables harmoniques, mêmes traditions de musiciens aveugles et ambulants, mêmes fonctions épiques et rituelles, que les chercheurs ukrainiens et finlandais documentent de manière remarquamment parallèle.
Où entendre le tsymbaly aujourd’hui
Le tsymbaly reste un instrument vivant, des scènes villageoises aux festivals de musiques du monde :
- En Ukraine, dans les kapellas de région et les ensembles des maisons de la culture, où il accompagne danses et chants polyphoniques.
- En Hongrie, dans les orchestres tziganes de tradition, héritiers des ensembles qui ont séduit Liszt, et sur la scène classique, où le cimbalom de concert se produit en soliste avec orchestre.
- En Biélorussie, dans les orchestres d’instruments folkloriques de la philharmonie nationale.
- Dans la diaspora, avec des ensembles comme Valley Tsymbaly au Canada, qui perpétuent le répertoire des vagues d’immigration ukrainiennes du XXe siècle, et aux États-Unis, où des programmes universitaires enseignent l’instrument.
À Budapest, le festival « Világraszóló » du Müpa célèbre chaque année le cimbalom comme un « hungarikum » de portée mondiale, programmant solistes, orchestres tziganes et créations contemporaines autour de l’instrument.
En France enfin, les festivals de musiques du monde et les scènes des centres culturels ukrainiens de Paris, Lyon et Strasbourg offrent régulièrement l’occasion d’entendre l’instrument, souvent dans des formations qui mêlent tsymbaly, violon, flûtes et chant polyphonique. Les luthiers artisanaux européens et nord-américains produisent aujourd’hui des instruments d’étude accessibles, tandis que les ateliers traditionnels de Tchernihiv continuent de fournir les modèles de concert à la diaspora. Apprendre le tsymbaly, enfin, est devenu plus simple qu’on ne l’imagine : les méthodes de Géza Allaga, publiées dès les années 1870, ont été complétées par de nombreuses pédagogies modernes, en Ukraine comme à l’étranger.

Conclusion
Du psaltérion médiéval au hackbrett alpin, du tsymbaly des veillées ukrainiennes au cimbalom des salons de Budapest, l’instrument a su traverser les siècles en changeant d’échelle sans jamais perdre sa voix : un clocher de métal, un souffle de bois, une pulsation de danse. Frappé de deux maillets légers, il porte en lui toute l’histoire de l’Europe de l’Est — celle des musiciens tziganes qui l’ont fait voyager, des ethnographes qui l’ont décrit, des compositeurs qui l’ont élevé en art. Pour qui veut comprendre le timbre des musiques slaves, du village à la symphonie, le tsymbaly est une porte d’entrée irremplaçable.