C’est au cœur de son bureau strasbourgeois, entourée de partitions anciennes et d’enregistrements de terrain collectés au fil de seize années de recherches, que nous reçoit Elena Rachmaninov-Duval. Ethnomusicologue de renom et chercheuse au Centre d’études slaves, elle a consacré sa carrière à l’étude des rites calendaires, ces moments où la musique et le sacré se rejoignent pour marquer le passage des saisons — un patrimoine vivant que le patrimoine culturel russe et ses traditions documente également à travers d’autres angles éditoriaux. Spécialiste de la transmission orale, elle nous livre ici un éclairage profond sur Ivan Koupala, la fête du solstice d’été, où les feux de joie et les chants rituels tentent de capturer la puissance d’un soleil à son zénith. Dans cet entretien, elle décrypte pour nous la symbolique complexe de ces célébrations qui, malgré les siècles et les bouleversements politiques, continuent de faire vibrer le monde slave.

Presentation d’Elena Rachmaninov-Duval, ethnomusicologue

Claire Vasseur : Bonjour Elena. Pour commencer cet entretien, pourriez-vous nous expliquer comment une chercheuse basée à Strasbourg en vient à se spécialiser dans les musiques rituelles des confins de l’Europe de l’Est ?

Elena Rachmaninov-Duval : Bonjour Claire. Mon parcours est le fruit d’une double culture et d’une curiosité insatiable pour ce que j’appelle la “mémoire sonore”. J’ai commencé mes études de musicologie en France, à l’Université de Strasbourg, mais j’ai très vite ressenti le besoin de remonter aux sources de la polyphonie slave, là où le son n’est pas encore filtré par les théories académiques. Pendant seize ans, j’ai parcouru des villages isolés, notamment en Polésie et dans les Carpates, pour enregistrer des voix que l’on n’entend nulle part ailleurs. Il faut comprendre que mon travail ne consiste pas seulement à transcrire des notes sur une portée, mais à saisir le contexte sociologique, spirituel et même environnemental de chaque mélodie. Sur le terrain, j’ai souvent observé que la musique n’est jamais un simple divertissement dans ces sociétés rurales traditionnelles ; elle est un outil de régulation du cosmos, une manière de dialoguer avec les forces invisibles. En étudiant de près les fetes folkloriques russes, j’ai réalisé que chaque saison possède sa propre signature fréquentielle, son propre timbre vocal. Ivan Koupala est sans doute le moment le plus intense de ce cycle, car il représente le point de bascule de l’année, le sommet de la lumière avant la lente descente vers l’hiver. Mon rôle est de documenter ces pratiques avant qu’elles ne s’éteignent ou ne se transforment radicalement sous l’effet de l’exode rural, tout en analysant comment elles irriguent encore la création contemporaine. C’est fascinant de voir que, même à l’ère du numérique et de l’intelligence artificielle, le besoin de se reconnecter à ces racines archaïques reste extrêmement puissant chez les jeunes générations slaves, qui y voient une forme de résistance culturelle et de quête d’identité.


Ivan Koupala : origines et signification du rite

Claire Vasseur : Ivan Koupala est souvent présenté comme la “Saint-Jean slave”. Quelles sont les racines profondes de cette fête et pourquoi revêt-elle une telle importance dans l’imaginaire collectif ?

Elena Rachmaninov-Duval : Il faut comprendre que le nom “Ivan Koupala” est en lui-même un magnifique exemple de syncrétisme religieux et culturel. “Ivan” fait référence à Jean le Baptiste, tandis que “Koupala” est lié à une divinité païenne de la fertilité et de l’abondance, ou plus simplement au verbe “koupati” qui signifie se baigner ou s’immerger. C’est une fête qui célèbre l’apogée des forces de la nature, mais qui porte aussi en elle une mélancolie intrinsèque — c’est le moment précis où les jours commencent à raccourcir. Historiquement, les rites de Koupala remontent à l’époque pré-chrétienne, bien avant la fondation des premiers États slaves. Les Slaves célébraient alors le mariage mystique du feu et de l’eau, deux éléments purificateurs et générateurs de vie. C’est fascinant de voir que, malgré la christianisation officielle de la Rus’ en 988 sous le règne de Vladimir le Grand, ces pratiques ont survécu avec une vigueur incroyable. Sur le terrain, j’ai souvent observé que les paysans ne faisaient pas de distinction nette entre le dogme religieux orthodoxe et la magie rituelle ancestrale. Pour eux, ne pas célébrer Koupala, c’était prendre le risque de mauvaises récoltes, de sécheresses ou de maladies pour le bétail. La nuit de Koupala est considérée comme un temps “hors du temps”, une faille spatio-temporelle où les frontières entre le monde des humains et celui des esprits deviennent poreuses. On y cherche la fleur de fougère légendaire, censée n’éclore que cette nuit-là et donner accès à la connaissance absolue et aux trésors cachés. C’est cette dimension de quête héroïque et de purification qui fait d’Ivan Koupala un pilier de la culture slave et les traditions litteraires russes, inspirant des auteurs comme Gogol ou des compositeurs comme Moussorgski qui y voyaient l’essence même de l’âme populaire.


Les chants feminins rituels du solstice d’ete

Portrait de l’ethnomusicologue Elena Rachmaninov-Duval

Claire Vasseur : La musique de Koupala semble être essentiellement portée par des voix de femmes. Quelle est la spécificité technique et symbolique de ces chants ?

Elena Rachmaninov-Duval : Vous avez tout à fait raison, Claire. La nuit de Koupala est un domaine où la voix féminine règne sans partage, car la femme est perçue comme le lien direct avec la terre nourricière. Techniquement, nous sommes face à ce qu’on appelle le “chant blanc” ou “voix ouverte”. C’est une technique d’émission vocale très puissante, projetée depuis le diaphragme sans vibrato artificiel, qui devait originellement porter à travers les champs, les forêts et les rivières sur des kilomètres. Ces chants ne sont pas conçus pour l’acoustique feutrée d’une salle de concert, mais pour le plein air et l’espace infini. Ils se caractérisent par des intervalles de secondes mineures très serrées qui créent des battements acoustiques saisissants et des structures polyphoniques complexes, souvent basées sur un bourdon vocal stable. Symboliquement, ces voix représentent la fertilité et la force vitale. Les chants de Koupala, ou “koupalskiïe pesni”, accompagnent chaque étape du rite avec une précision chirurgicale : la cueillette des herbes médicinales à la rosée, le tressage des couronnes de fleurs sauvages et, bien sûr, les rondes hypnotiques autour du feu. Il faut comprendre que ces mélodies sont bien plus anciennes que le chant orthodoxe russe, qui est arrivé plus tard avec une structure harmonique plus occidentale et tempérée. Ici, on touche à une forme de musique archaïque, pré-harmonique, presque incantatoire. Sur le terrain, j’ai souvent observé que les femmes âgées, les “babouchkas”, possèdent une connaissance précise de ces répertoires secrets. Elles savent quel chant doit être entonné au moment précis où le soleil disparaît derrière l’horizon pour “appeler” la rosée. C’est une fonction quasi sacerdotale. Ces chants ont pour but de favoriser la croissance des céréales et d’assurer la protection du village contre les forces obscures — les sorcières et les démons — qui rôdent durant cette nuit magique.


Le role du feu et de l’eau dans la musique rituelle

Claire Vasseur : Le feu et l’eau sont les deux éléments centraux de la fête. Comment se traduisent-ils concrètement dans les performances musicales et les rites physiques ?

Elena Rachmaninov-Duval : Le feu et l’eau agissent comme les deux pôles d’une pile électrique monumentale qui alimente toute la cérémonie. Le grand feu de joie (le kostior) est le centre de gravité physique et symbolique de la communauté. On chante en tournant autour de lui dans un mouvement circulaire appelé “khorovod”, une danse en ronde qui peut durer des heures. Ce mouvement imite la course du soleil et vise à capturer sa chaleur pour le reste de l’année. Le moment culminant, et le plus spectaculaire pour un observateur extérieur, est le saut par-dessus les flammes. C’est un acte de purification radicale par le feu, mais aussi un rite de passage amoureux pour les jeunes couples. On dit que s’ils réussissent à sauter main dans la main sans se lâcher, leur union sera éternelle et bénie par les esprits. Musicalement, cela s’accompagne de cris rituels, de sifflements et d’une accélération brutale du tempo qui frise la transe collective. Ensuite, il y a l’eau, l’élément féminin par excellence. Après le feu, les jeunes filles lancent leurs couronnes de fleurs, souvent ornées de bougies allumées, sur les rivières. C’est fascinant de voir que la musique change radicalement à ce moment-là : les voix s’adoucissent, les mélodies deviennent plus mélancoliques, plus fluides, presque comme s’elles essayaient d’imiter le courant de l’eau. Chaque mouvement de la couronne est interprété comme un présage divinatoire : si elle coule, c’est un signe de malheur ou de célibat prolongé ; si elle flotte loin et vite, le mariage est proche. Sur le terrain, j’ai souvent observé que le silence joue aussi un rôle crucial, un silence “habité”. Entre deux chants, le silence de la nuit, seulement interrompu par le crépitement des flammes ou le clapotis de l’eau, crée une tension dramatique nécessaire à l’efficacité du rite. Il faut comprendre que pour les participants, ces actions ne sont pas symboliques au sens moderne du terme ; elles sont opératives. On ne fait pas “comme si”, on agit réellement sur le tissu de la réalité par la manipulation de ces éléments primordiaux.


Variantes regionales entre Russie, Ukraine et Bielorussie

Claire Vasseur : Bien que les peuples slaves partagent ce socle commun, existe-t-il des différences notables dans la célébration d’Ivan Koupala entre la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie ?

Elena Rachmaninov-Duval : Absolument, et c’est là que mon travail d’ethnomusicologue devient une véritable enquête de terrain. Bien que la structure globale du rite soit similaire, les “couleurs” musicales et les détails rituels varient énormément d’une région à l’autre, reflétant les paysages et les histoires locales. En Biélorussie, par exemple, dans les zones marécageuses de la Polésie, on a conservé des formes de chants archaïques extrêmement pures, avec des structures mélodiques très courtes et répétitives qui rappellent des mantras. La musique y est presque minérale, dépourvue d’ornements superflus. En Russie, selon les régions, le rite peut être plus ou moins teinté de traditions locales, avec parfois l’utilisation d’instruments rustiques comme la balalaïka, le jaleïka (une sorte de hautbois en corne) ou la gousli. Mais c’est sans doute en Ukraine que la fête a gardé sa dimension la plus exubérante, la plus poétique et la plus diversifiée. Les traditions musicales de l’Ukraine sont marquées par une richesse mélodique incroyable, une utilisation audacieuse des intervalles et un sens de l’ornementation vocale très développé, fruit d’influences multiples. Dans les régions des Carpates, le rite de Koupala est parfois appelé “Sobitka” et s’accompagne de l’utilisation de la trembita, cette longue trompe de bois de plusieurs mètres qui résonne dans les montagnes pour annoncer le début des festivités. Sur le terrain, j’ai souvent observé que les Ukrainiens mettent un accent particulier sur le côté théâtral de la fête, avec des personnages costumés représentant Koupalo et Marena (l’effigie de paille que l’on finit par brûler ou noyer pour symboliser la fin du cycle). Il faut comprendre que ces variantes ne sont pas des déformations d’un modèle unique, mais l’expression vivante de l’âme spécifique de chaque peuple, façonnée par son environnement naturel et son passé.


La survie des traditions sous le regime sovietique

Claire Vasseur : Comment ces rites, si profondément ancrés dans le spirituel, le mystique et le païen, ont-ils pu survivre aux sept décennies d’athéisme d’État durant l’ère soviétique ?

Elena Rachmaninov-Duval : C’est une question complexe qui touche au cœur de la résilience culturelle. Le régime soviétique a eu une attitude extrêmement ambiguë et schizophrène vis-à-vis du folklore. D’un côté, il cherchait activement à éradiquer toute forme de superstition, de pratique religieuse ou de mysticisme “obscurantiste”. De l’autre, il voulait promouvoir une culture “nationale dans sa forme, socialiste dans son contenu” pour asseoir sa légitimité populaire. Cela a mené à ce que nous appelons dans notre jargon la “folklorisation” ou la “muséification” : on a pris les chants de Koupala, on les a vidés de leur substance rituelle, magique et dangereuse, et on en a fait des spectacles de scène bien propres, avec des chœurs académiques en costumes amidonnés et des chorégraphies standardisées pour les caméras de la télévision d’État. Cependant, dans les villages reculés, loin du regard des commissaires politiques, la réalité était bien différente. Il faut comprendre que, pour beaucoup de paysans, ces rites faisaient partie intégrante de leur identité profonde et de leur survie psychologique, bien au-delà de l’idéologie officielle. Sur le terrain, j’ai souvent recueilli des témoignages de personnes qui continuaient à célébrer Koupala “en cachette” dans les bois, ou en le présentant comme une simple fête de la jeunesse, des récoltes ou de la nature, sans mentionner les aspects spirituels. Les ethnomusicologues soviétiques ont d’ailleurs fait un travail de collecte et de notation remarquable, même s’ils devaient parfois biaiser leurs conclusions écrites pour ne pas heurter la censure du parti. C’est cette résilience souterraine, cette transmission orale presque clandestine, qui a permis, après l’effondrement de l’URSS en 1991, une renaissance si rapide et si organique de ces traditions. Les anciens n’avaient jamais oublié les mélodies sacrées, et les jeunes étaient avides de retrouver une authenticité que le système précédent avait tenté de gommer au profit d’un homme nouveau sans racines.


L’influence d’Ivan Koupala sur la musique savante

Claire Vasseur : On parle beaucoup du folklore pur, mais Ivan Koupala a aussi exercé une fascination immense sur les compositeurs de musique classique. Comment ce rite a-t-il voyagé des villages vers les salles d’opéra ?

Elena Rachmaninov-Duval : C’est une transition passionnante qui montre que le folklore n’est pas une île isolée. Au XIXe siècle, avec l’éveil des nationalismes musicaux, les compositeurs slaves ont cherché à créer une langue musicale propre, libérée de l’hégémonie germanique ou italienne. Ivan Koupala, avec son atmosphère fantastique et ses mélodies archaïques, était une source d’inspiration inépuisable. Pensez à Modeste Moussorgski et sa célèbre pièce symphonique “Une nuit sur le mont Chauve”. Bien que l’œuvre soit souvent associée à un sabbat de sorcières plus général, elle puise ses racines directes dans l’imaginaire de la nuit de la Saint-Jean et les contes de Gogol. Nikolaï Rimski-Korsakov, le grand orchestrateur, a également magnifié ces thèmes dans son opéra “La Nuit de mai” ou dans “Mlada”. Ce qui est fascinant, c’est que ces compositeurs n’ont pas seulement “emprunté” des thèmes ; ils ont tenté de recréer l’énergie brute du rite à travers des orchestrations modernes. Stravinsky, plus tard, poussera cette logique à son paroxysme avec “Le Sacre du Printemps”, qui, bien que traitant d’un rite printanier, utilise des structures rythmiques et des échelles pentatoniques directement issues des collectages de chants rituels d’été. Sur le terrain, j’ai souvent remarqué que les villageois sont fiers de savoir que “leurs” chansons sont jouées par de grands orchestres à Paris ou à New York. Cela crée un dialogue permanent entre la tradition orale et la création savante. La musique d’Ivan Koupala a ainsi servi de laboratoire pour l’invention de la modernité musicale au début du XXe siècle, prouvant que les formes les plus anciennes peuvent être les plus révolutionnaires.


La renaissance des festivals folkloriques contemporains

Rite du feu lors de la fete d’Ivan Koupala

Claire Vasseur : Aujourd’hui, on assiste à un véritable renouveau de ces fêtes dans tout l’espace slave. Comment ces traditions ancestrales s’intègrent-elles dans la culture moderne et les grands festivals d’été ?

Elena Rachmaninov-Duval : Nous vivons une époque de réappropriation culturelle et de quête de sens absolument fascinante. Aujourd’hui, Ivan Koupala ne se limite plus aux villages isolés de Polésie ou des Carpates. De grands festivals urbains ou semi-ruraux attirent désormais des dizaines de milliers de citadins, souvent jeunes, en quête de déconnexion numérique ou de retour à une forme de spiritualité liée à la terre. C’est passionnant de voir que ces événements mélangent désormais des groupes de folklore authentique — des vieilles femmes venues de leurs villages avec leurs costumes d’époque — avec des formations de “world music”, d’ethno-jazz ou de “folk-metal” qui réinterprètent les thèmes traditionnels avec des instruments électriques. On y retrouve l’esprit de partage et de communion que l’on observe aussi lors d’autres moments clés de l’année liturgique et populaire, comme pour les koliady, chants de Noel slaves, où la musique sert de pont indestructible entre les générations. Sur le terrain, j’ai souvent observé que ces nouveaux festivals, comme “Wild Mint” en Russie ou les rassemblements massifs en Ukraine avant le déclenchement du conflit actuel, ont permis de redonner une fierté immense aux jeunes musiciens. Ils ne voient plus le folklore comme quelque chose de ringard, de “poussiéreux” ou de réservé aux musées, mais comme une matière vivante, vibrante et malléable. Il faut comprendre que la tradition, comme le disait Gustav Mahler, n’est pas la conservation des cendres, mais la transmission de la flamme. Même si certains puristes ou chercheurs académiques regrettent parfois la perte de la dimension strictement rituelle au profit d’un aspect plus festif, commercial ou purement esthétique, je reste convaincue que cette visibilité médiatique est essentielle pour la survie à long terme de ces répertoires. Cela crée un pont vital entre un passé mythique et un présent globalisé, permettant à ces mélodies de ne pas sombrer dans l’oubli.


Transmission et enseignement de ces repertoires aujourd’hui

Claire Vasseur : Comment transmet-on aujourd’hui ces chants si particuliers, avec leur technique du “chant blanc” ? Existe-t-il des écoles formelles ou cela reste-t-il une affaire de transmission orale directe ?

Elena Rachmaninov-Duval : Les deux systèmes coexistent actuellement, créant une dynamique intéressante mais parfois conflictuelle. En Russie, en Ukraine et en Biélorussie, il existe des conservatoires d’État et des facultés de folklore extrêmement réputés où l’on apprend la technique du chant blanc de manière quasi scientifique et académique. C’est une approche rigoureuse qui permet de préserver les partitions, les analyses structurelles et les enregistrements de référence. Cependant, en tant qu’ethnomusicologue, je soutiens que rien ne pourra jamais remplacer l’immersion totale. Il faut comprendre que le chant rituel est indissociable d’un mode de vie, d’un rapport au climat et d’une perception du temps circulaire. Sur le terrain, j’ai souvent observé que les meilleurs interprètes contemporains, ceux qui parviennent à faire frissonner le public, sont ceux qui ont passé des mois, voire des années, dans les villages à vivre aux côtés des derniers porteurs de tradition. C’est ce qu’on appelle l’approche “expérientielle” ou “organique”. On ne se contente pas d’apprendre une mélodie sur une feuille de papier ; on apprend à respirer avec le groupe, à adapter son timbre à celui des autres pour créer ces fameuses dissonances purificatrices. C’est une école de l’écoute, de la patience et de l’humilité. De plus en plus de stages de chant sont organisés pour les amateurs en Europe de l’Ouest, ce qui est une excellente nouvelle pour la diversité culturelle. Cela permet de diffuser la connaissance de cette richesse culturelle auprès d’un public plus large, bien au-delà des frontières linguistiques. Mon travail consiste aussi à fournir des matériaux pédagogiques honnêtes, basés sur mes collectages, pour que cette transmission ne soit pas dénaturée par une vision trop “pop” ou une harmonisation simpliste à l’occidentale.


Conseils pour decouvrir ces festivals en voyage

Claire Vasseur : Pour nos lecteurs qui souhaiteraient vivre l’expérience réelle d’Ivan Koupala sur place, quels conseils pratiques et éthiques leur donneriez-vous pour une immersion réussie ?

Elena Rachmaninov-Duval : C’est une expérience sensorielle et humaine que je recommande à tout amoureux de la musique, de la nature et de l’authenticité culturelle. Mon premier conseil est de sortir des grandes villes et des reconstitutions touristiques trop lissées pour aller à la rencontre des communautés rurales de Polésie, du nord de la Russie ou des Carpates ukrainiennes, là où le rite garde encore toute sa force. Il faut comprendre que vous n’assistez pas à un spectacle, mais à un acte collectif auquel on peut être invité à participer : sauter au-dessus du feu, tresser une couronne de fleurs, la déposer sur l’eau. Sur le terrain, j’ai souvent observé que les habitants sont heureux de partager leur culture avec des visiteurs sincèrement curieux, à condition qu’on ne les traite pas comme un simple décor photogénique. Renseignez-vous sur le calendrier : selon les régions, la fête est célébrée le 24 juin (calendrier grégorien) ou dans la nuit du 6 au 7 juillet (calendrier julien, encore suivi par de nombreuses communautés orthodoxes). Habillez-vous simplement, prévoyez de ne pas dormir, et surtout, écoutez avant de photographier.

Conseil : privilégiez toujours un petit festival de village plutôt qu’un grand événement urbain trop touristique — c’est là que subsiste la dimension rituelle authentique du chant et du feu.

Pour préparer ce voyage en s’imprégnant au préalable de l’imaginaire slave, il est utile de se familiariser avec les références mythologiques que l’on croise sur place, du Léchi aux roussalki des rivières.


Cinq questions rapides — vrai ou faux

Claire Vasseur : Pour conclure sur un format plus vif, je vous propose cinq affirmations. Vrai ou faux ?

Elena Rachmaninov-Duval :

  • « Ivan Koupala tombe toujours le 24 juin partout dans le monde slave. » — Faux. Selon que la communauté suit le calendrier grégorien ou julien, la fête est célébrée le 24 juin ou dans la nuit du 6 au 7 juillet.
  • « Les chants de Koupala sont presque tous interprétés par des femmes. » — Vrai. Le chant « blanc » ou « ouvert » du solstice d’été est un répertoire très majoritairement féminin.
  • « L’URSS a totalement interdit et effacé ces rites. » — Faux. Le régime les a plutôt « folklorisés » pour les scénariser, ce qui a paradoxalement aidé à leur documentation.
  • « Les instruments sont absents du rituel, seule la voix compte. » — Faux. Doudochtchka, vargan et bouben accompagnent parfois le chant, surtout dans les variantes régionales.
  • « La renaissance actuelle de ces festivals touche surtout un public jeune et urbain. » — Vrai. Les festivals contemporains attirent une génération en quête de reconnexion à la nature et à l’identité slave.

Vos conseils finaux pour explorer ces traditions

Avant de nous quitter, Elena Rachmaninov-Duval résume ses recommandations essentielles pour qui souhaite s’initier sérieusement à ces musiques rituelles.

  1. Écouter avant d’apprendre : commencez par des enregistrements de terrain plutôt que par des versions scéniques ou stylisées, pour vous familiariser avec l’émission vocale « blanche » authentique.
  2. Respecter le contexte : un chant de Koupala n’a de sens que rattaché à son rituel — feu, eau, calendrier — ne le traitez jamais comme un simple objet musical décontextualisé.
  3. Privilégier l’immersion longue : un stage d’été ou un séjour prolongé dans une communauté vaut mieux qu’une initiation express ; la technique vocale demande du temps et de la patience.

À retenir : Ivan Koupala illustre comment un rite païen a pu traverser christianisation, collectivisation soviétique et modernité numérique sans perdre sa fonction rituelle essentielle — relier la communauté au cycle du soleil, du feu et de l’eau.

Élément du rite Fonction musicale Symbolique
Feu (kostior) Accélération du tempo, cris rituels, khorovod Purification, union amoureuse, capture de la chaleur solaire
Eau (rivière) Mélodies adoucies, chant divinatoire Fertilité, présage sur le mariage
Chant « blanc » féminin Émission vocale ouverte, intervalles serrés Invocation, protection contre les esprits malveillants
Instruments (vargan, bouben, trembita) Ponctuation rythmique, entrée en transe Soutien du rite, marquage territorial
Période historique Attitude envers Ivan Koupala Conséquence sur la musique
Rus’ de Kiev, avant 988 Rite païen central du calendrier agricole Répertoires oraux non écrits, transmission villageoise
Après la christianisation Syncrétisme avec la Saint-Jean-Baptiste Fusion des symboliques chrétienne et païenne
Période soviétique « Folklorisation » scénique, collecte académique Documentation scientifique mais édulcoration rituelle
Depuis 1991 Renaissance festivalière et néo-traditionnelle Réinterprétations folk-rock, ethno-jazz, retour du rite villageois

Cet entretien avec Elena Rachmaninov-Duval éclaire la vitalité d’un patrimoine musical qui a traversé les siècles sans jamais s’éteindre, entre littérature et musicalité populaire.