La neige crissait sous les bottes du vieux kobzar alors qu’il s’avançait vers la place du marché de Poltava en 1875. Aveugle depuis l’enfance, Ostap Veresai portait sa kobza usée contre son manteau. Quand il pinça les premières cordes, le silence se fit parmi les paysans et les marchands. Le timbre clair et métallique de l’instrument porta loin dans l’air hivernal, racontant la défaite de Poltava et l’exil des cosaques.
Des racines cosaques à l’instrument national
La bandoura telle qu’on la connaît aujourd’hui résulte d’une longue transformation commencée au XVIe siècle. Les premiers instruments à caisse plate et à cordes pincées apparaissent dans les registres cosaques sous le nom de kobza. Au cours du XVIIIe siècle, des luthiers ajoutent des cordes diatoniques supplémentaires et une table d’harmonie plus large, donnant naissance à la bandoura moderne à soixante cordes environ.
L’apport des maîtres du XVIIIe siècle
Les registres militaires de l’hetmanat mentionnent déjà en 1710 des joueurs attachés aux régiments. Ces musiciens accompagnaient les campagnes et les négociations. Leur répertoire mêlait chants épiques et complaintes historiques, transmis oralement de maître à élève.
Les kobzars aveugles et leur rôle social
Le lecteur trouvera des éléments complémentaires dans notre guide consacré aux musiques d’Ukraine.
Jusqu’au début du XXe siècle, la plupart des bandouristes professionnels étaient des hommes non voyants formés dans des guildes spécifiques. Ils parcouraient les villages et les foires, racontant l’histoire en chantant. Leur statut leur conférait une certaine immunité : on les laissait traverser les lignes ennemies parce qu’ils portaient la mémoire collective.
La fiche Kobzars et bandouristes (UNESCO) propose une synthèse de référence et des sources complémentaires sur ce sujet.

Taras Chevtchenko, dans son poème « Le Kobzar » publié en 1840, dépeint ces musiciens comme les gardiens de la vérité populaire. L’ouvrage, interdit à plusieurs reprises par la censure tsariste, contribua à fixer l’image romantique du bandouriste dans l’imaginaire ukrainien.
Transmission et apprentissage traditionnel
L’apprentissage durait plusieurs années. L’élève devait mémoriser des dizaines de dumy, ces poèmes chantés de forme libre. Chaque maître imposait sa version, créant des variantes régionales encore audibles aujourd’hui. Les guildes contrôlaient aussi les règles de conduite : un bandouriste ne devait jamais mendier, mais recevoir une rétribution pour son art.
La répression stalinienne et la reconstruction soviétique
D’autres traditions du même espace géographique sont décrites dans notre dossier kantele finlandaise et kobza.
En 1934, les autorités soviétiques organisèrent le premier congrès des bandouristes à Kharkiv. Moins de deux ans plus tard, la plupart des participants furent arrêtés. Hnat Khotkevytch, musicologue et luthier qui avait publié en 1907 une méthode de bandoura, fut fusillé en 1938. Les instruments furent confisqués ou détruits dans de nombreuses régions.
La renaissance contrôlée après 1945
Après la guerre, l’État soviétique reconstitua des orchestres de bandouras dans les maisons de la culture. Les instruments furent standardisés, dotés de mécanismes chromatiques et peints aux couleurs officielles. Le répertoire fut épuré des textes jugés nationalistes. Cette version officielle coexista avec une pratique clandestine qui conserva les anciens dumy.
L’inscription à l’UNESCO et la situation actuelle
En décembre 2024, l’UNESCO a inscrit « L’art cosaque des kobzars, bandourystes et lirnyks » sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. La décision reconnaît à la fois la pratique historique et les efforts contemporains de transmission. Selon la notice officielle, plus de quatre cents maîtres transmettent actuellement l’instrument à travers l’Ukraine et dans la diaspora.

Les défis de la guerre et de l’exil
Depuis 2022, plusieurs dizaines de bandouristes ont rejoint les unités de défense territoriale. D’autres donnent des concerts à l’étranger pour collecter des fonds. L’instrument, fragile et encombrant, voyage désormais dans des étuis renforcés. Des luthiers installés en Pologne et en Allemagne fabriquent des modèles plus légers destinés aux musiciens en déplacement.
Perspectives et transmission contemporaine
Pour aller plus loin, notre dossier koliady slaves prolonge ce thème dans une perspective complémentaire.
Des écoles spécialisées rouvrent à Lviv, Dnipro et dans la région de Kiev. Les programmes associent technique instrumentale et étude des sources historiques, notamment les transcriptions réalisées par Khotkevytch au début du siècle dernier. Des festivals annuels permettent aux jeunes interprètes de rencontrer les derniers détenteurs du style traditionnel.
Nouveaux répertoires et expérimentations
Certains compositeurs intègrent la bandoura à des formations de musique contemporaine. Les cordes sympathiques produisent un halo sonore qui se marie avec des traitements électroniques discrets. Ces expériences ne remplacent pas la pratique ancienne, mais élargissent le public sans rompre avec l’identité de l’instrument.
La bandoura reste aujourd’hui l’un des rares symboles culturels ukrainiens à traverser toutes les époques sans avoir été entièrement réinventé. Son timbre cristallin continue de porter les mêmes récits que du temps de Veresai, adaptés aux circonstances présentes.