L’Aitys, art poétique traditionnel du Kazakhstan, est une forme unique d’expression culturelle mêlant la musique et la parole. Pour en savoir plus sur cette pratique fascinante, nous avons rencontré Saltanat Abilkhassova à Astana. Poétesse-musicienne, elle a remporté le tournoi national d’aitys à deux reprises et enseigne maintenant l’improvisation poétique. Elle partage avec nous ses perspectives et expériences sur cet art ancestral.
Présentation de l’expert
Saltanat Abilkhassova, figure emblématique de l’aitys, a débuté son voyage artistique au Conservatoire Kurmangazy d’Almaty, où elle a acquis une maîtrise approfondie des musiques traditionnelles kazakhes. Sa carrière a atteint de nouveaux sommets lorsqu’elle a remporté le prestigieux tournoi national d’aitys en 2018 et 2023, une reconnaissance de son talent et de sa maîtrise de l’improvisation poétique. Saltanat a joué un rôle actif dans la promotion de la culture kazakhe, non seulement par ses performances, mais aussi à travers son enseignement à l’Université eurasienne Goumiliov.
En tant qu’enseignante, Saltanat inspire une nouvelle génération d’akyns, ces poètes-musiciens qui perpétuent la tradition de l’aitys. Elle développe des programmes qui mettent l’accent sur l’improvisation et la créativité, tout en respectant les racines historiques de cet art. Son influence s’étend au-delà des frontières du Kazakhstan, car elle participe à des festivals internationaux et collabore avec des artistes du monde entier pour faire connaître l’aitys.
Qu’est-ce qu’un aitys, exactement ?
“Qu’est-ce qu’un aitys, exactement ?”
L’aitys est une forme traditionnelle de joute poétique au Kazakhstan, où deux akyns (poètes-musiciens) s’affrontent en improvisant des vers accompagnés de musique. Cet art demande une rapidité d’esprit et une profonde compréhension des thématiques sociales et culturelles. L’aitys n’est pas seulement un simple duel verbal, mais une conversation poétique qui peut aborder des sujets variés allant de l’actualité politique aux questions philosophiques. Selon Wikipédia, cet art de l’improvisation est profondément ancré dans la culture kazakhe et joue un rôle essentiel dans la transmission des traditions orales.
Traditionnellement, les akyns utilisent la dombra, un instrument à cordes emblématique du Kazakhstan, pour accompagner leurs vers. L’aitys se distingue par sa capacité à engager le public, qui participe activement en soutenant son akyn préféré. Chaque performance est unique, car elle repose sur l’interaction dynamique entre les poètes et l’auditoire. Cette dimension participative fait de l’aitys un événement social majeur, renforçant les liens communautaires.
Comment se prépare-t-on à une joute improvisée ?
“Comment se prépare-t-on à une joute improvisée ?”
La préparation à une joute poétique d’aitys commence bien avant la montée sur scène. Les akyns doivent développer une connaissance exhaustive du répertoire poétique et des thèmes contemporains susceptibles d’être abordés. C’est un travail de longue haleine qui nécessite une étude continue des événements sociaux, politiques et culturels. À l’Université eurasienne Goumiliov, j’encourage mes étudiants à lire abondamment et à s’engager dans des débats pour affiner leur capacité d’improvisation.
En matière de technique, la maîtrise de la dombra est indispensable. Cet instrument accompagne et rythme les vers improvisés. La pratique quotidienne de la dombra permet de fluidifier les transitions entre les strophes et de soutenir le discours poétique. En outre, une préparation physique est essentielle. Une joute peut durer plusieurs heures, et le poète doit maintenir son énergie et sa concentration tout au long de la performance.
La préparation mentale est tout aussi cruciale. Les akyns doivent développer une grande confiance en eux et une présence scénique affirmée pour captiver le public. Les répétitions avec d’autres akyns permettent aussi de simuler les conditions d’une joute et de se familiariser avec l’improvisation en temps réel. C’est un exercice d’équilibre entre rigueur et spontanéité.
Quel est le rôle de la dombra dans l’aitys ?
“Quel est le rôle de la dombra dans l’aitys ?”
Cette tradition fait écho à kuy kazakh que nous explorons dans un autre dossier du magazine.
La dombra joue un rôle central dans l’aitys. Cet instrument à deux cordes, semblable à la domra russe, est l’accompagnement musical traditionnel des akyns. Sa sonorité unique soutient le rythme et l’émotion du discours poétique. La dombra n’est pas seulement un outil musical, elle est un partenaire de l’akyn dans sa performance. Pour en savoir plus sur cet instrument, vous pouvez consulter notre article sur la dombra et domra.
Chaque akyn développe un style distinct de jeu de dombra, qui complète et renforce le contenu de ses vers. La maîtrise de cet instrument permet de moduler l’intensité de la joute, de créer des pauses dramatiques ou d’accélérer le rythme pour répondre à l’intensité d’un échange. La dombra aide également à instaurer une connexion avec l’auditoire, car sa musique résonne profondément avec l’identité culturelle kazakhe.
Historiquement, la dombra a été un symbole de l’identité nationale et a joué un rôle dans la préservation de la culture kazakhe, surtout durant les périodes où l’expression culturelle était restreinte. Aujourd’hui, elle continue de symboliser la résilience et la créativité du peuple kazakh.
Combien d’heures dure typiquement une joute ?
“Combien d’heures dure typiquement une joute ?”
La durée d’une joute d’aitys peut varier considérablement, mais elle dure généralement entre deux et quatre heures. Cependant, certaines compétitions, surtout celles de niveau national, peuvent s’étendre sur toute une journée. Ces sessions prolongées demandent une endurance physique et mentale considérable, tant pour les akyns que pour le public. Chaque round de la joute inclut souvent plusieurs échanges, permettant aux poètes de développer des arguments et de rebondir sur les propos de l’adversaire.

Les joutes plus longues offrent l’occasion d’explorer en profondeur des thèmes complexes, de développer des récits élaborés et de démontrer une virtuosité poétique. Elles nécessitent également une gestion stratégique du temps et de l’énergie. Les akyns doivent savoir quand intensifier le rythme et quand prendre des pauses pour maintenir l’intérêt et l’engagement du public.
Dans les compétitions modernes, des règles peuvent être établies pour limiter la durée des échanges individuels, afin de garantir une dynamique soutenue. Cependant, l’essence de l’aitys réside dans sa flexibilité et sa capacité à évoluer en fonction de la performance des akyns et de l’interaction avec le public.
Y a-t-il des règles strictes de versification ?
“Y a-t-il des règles strictes de versification ?”
L’aitys, bien qu’improvisé, repose sur certaines structures poétiques traditionnelles. Les akyns utilisent souvent des mètres poétiques classiques, tels que le heptasyllabique ou le nonasyllabique, qui sont courants dans la poésie orale kazakhe. Ces structures fournissent un cadre qui aide à maintenir le rythme et l’harmonie dans les échanges. Cependant, l’aitys reste fondamentalement un art de la spontanéité et de la créativité.
La flexibilité est essentielle. Les akyns peuvent dévier des schémas traditionnels pour s’adapter au contenu de leur discours ou à la réaction du public. Cette liberté permet aux poètes d’exprimer des idées complexes et de naviguer habilement entre différents sujets. Les rimes, bien que souvent utilisées, ne sont pas obligatoires. L’accent est mis sur l’ingéniosité verbale et la capacité à captiver l’auditoire.
Les règles tacites de l’aitys incluent le respect de l’adversaire et la capacité à répondre de manière constructive à ses arguments. L’objectif n’est pas de vaincre l’autre, mais de co-créer un dialogue poétique enrichissant. Cette tradition de respect mutuel est un pilier de la pratique de l’aitys.
Comment l’aitys a-t-il survécu à la soviétisation ?
“Comment l’aitys a-t-il survécu à la soviétisation ?”
Voir aussi notre dossier musiques traditionnelles russes pour un point de comparaison important.
La période soviétique a présenté des défis majeurs pour de nombreuses traditions culturelles, y compris l’aitys. La politique soviétique visait souvent à uniformiser les cultures locales au profit d’une identité soviétique commune, limitant l’expression des coutumes traditionnelles. Cependant, l’aitys a réussi à survivre grâce à sa capacité d’adaptation et à l’engagement de ses praticiens.
Pendant cette époque, l’aitys a parfois adopté des thèmes et des formes conformes à l’idéologie soviétique, tout en préservant ses racines culturelles. Les akyns ont continué à se produire dans des contextes privés et communautaires, maintenant vivantes les traditions orales. La résilience des communautés locales a été cruciale pour la préservation de cet art. Selon l’UNESCO, l’aitys a été reconnu pour sa contribution à la sauvegarde de l’identité culturelle kazakhe, malgré les pressions extérieures.
Aujourd’hui, l’aitys connaît une renaissance, soutenue par un renouveau de l’intérêt pour les traditions nationales et une reconnaissance institutionnelle accrue. Cette résilience témoigne de la profondeur et de la richesse de la culture kazakhe.
Quel a été l’effet du classement UNESCO sur la pratique ?
“Quel a été l’effet du classement UNESCO sur la pratique ?”
L’inscription de l’aitys au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO en 2015 a eu un impact significatif sur sa reconnaissance et sa préservation. Ce classement a attiré l’attention internationale sur l’aitys, renforçant son statut culturel et incitant à des initiatives pour sa sauvegarde et sa promotion. Il a permis de sécuriser des fonds pour l’organisation de festivals et d’événements dédiés, facilitant ainsi la transmission de cet art aux jeunes générations.

L’UNESCO souligne que la mise en valeur de l’aitys a encouragé la recherche académique et la documentation de cette pratique, contribuant à une meilleure compréhension de ses origines et de son évolution. Les médias locaux et internationaux ont également intensifié leur couverture de l’aitys, augmentant sa visibilité et son attrait auprès du public. Cette reconnaissance a donné une nouvelle dynamique à la communauté des akyns, les incitant à innover tout en respectant les traditions.
Enfin, le classement a renforcé l’importance de l’aitys comme symbole de l’identité nationale kazakhe, favorisant le dialogue interculturel et la fierté nationale.
La télévision kazakhe a-t-elle changé l’aitys ?
“La télévision kazakhe a-t-elle changé l’aitys ?”
L’introduction de l’aitys à la télévision kazakhe a transformé sa portée et son accessibilité. Diffusée à l’échelle nationale, la joute poétique est désormais accessible à un public beaucoup plus large, permettant à des personnes de tous âges et de toutes régions de découvrir et d’apprécier cet art. Les compétitions télévisées ont popularisé l’aitys, en particulier parmi les jeunes, et ont contribué à revitaliser son image.
Cependant, la télévision a également modifié certaines dynamiques traditionnelles. Les formats télévisuels imposent souvent des contraintes de temps, ce qui peut affecter la profondeur des échanges poétiques. De plus, la mise en scène et la production peuvent parfois influencer l’authenticité des performances. Malgré cela, la télévision a joué un rôle clé dans la modernisation de l’aitys, en l’adaptant aux goûts et aux attentes contemporaines tout en préservant ses éléments essentiels.
En fin de compte, la télévision a aidé à faire de l’aitys un phénomène culturel moderne, tout en respectant ses racines historiques. Cette évolution reflète la capacité de l’aitys à s’adapter et à prospérer dans des contextes changeants.
Les femmes ont-elles toujours pratiqué l’aitys ?
“Les femmes ont-elles toujours pratiqué l’aitys ?”
Le magazine consacre par ailleurs un dossier complet à balalaïka, qui éclaire utilement les enjeux abordés ici.
Historiquement, l’aitys a longtemps été considéré comme un domaine majoritairement masculin. Cependant, les femmes ont toujours joué un rôle dans cet art, bien que souvent de manière moins visible. Au fil du temps, plusieurs poétesses ont marqué l’histoire de l’aitys par leurs contributions remarquables. Ces dernières décennies ont vu une augmentation significative du nombre de femmes akyns, reflétant une évolution vers une plus grande inclusion et égalité dans la pratique.
Aujourd’hui, les femmes akyns participent activement aux compétitions et festivals d’aitys, apportant de nouvelles perspectives et enrichissant le dialogue poétique. Cette diversité a élargi le champ des thèmes abordés, incluant des sujets relatifs aux droits des femmes, à la famille et à la société contemporaine. En tant que femme akyn, il est essentiel pour moi d’encourager et de soutenir d’autres femmes à s’engager dans cette tradition, et de montrer que l’aitys est un espace où toutes les voix peuvent être entendues et célébrées.
Quel conseil donneriez-vous à un jeune akyn débutant ?
“Quel conseil donneriez-vous à un jeune akyn débutant ?”
Pour un jeune akyn débutant, la clé du succès réside dans la passion et la persévérance. La maîtrise de l’aitys demande du temps et de l’engagement. Je recommande de commencer par une immersion profonde dans la culture poétique kazakhe, en étudiant les œuvres des grands akyns du passé. La pratique régulière de la dombra est également essentielle pour développer une aisance musicale qui soutiendra vos improvisations.
Engagez-vous dans des échanges avec d’autres poètes et musiciens pour affiner vos compétences. Les compétitions locales sont d’excellentes occasions de se produire et de recevoir des retours constructifs. N’ayez pas peur de faire des erreurs; chaque performance est une occasion d’apprentissage et de croissance. Enfin, restez curieux et ouvert d’esprit. L’aitys est un art vivant qui évolue avec le temps et les influences culturelles. Profitez de chaque opportunité pour élargir vos horizons et enrichir votre pratique.
En suivant ces conseils, vous pouvez espérer non seulement perpétuer cette tradition, mais aussi contribuer à son dynamisme et à son évolution.
Pour aller plus loin
Pour explorer davantage l’univers de l’aitys, je recommande d’écouter les enregistrements de célèbres joutes poétiques, qui capturent la richesse et la diversité de cet art. Les œuvres de poètes contemporains offrent également un aperçu fascinant des évolutions modernes de la tradition.
Côté lecture, des ouvrages sur les musiques kazakhes musiques kazakhes fournissent un contexte précieux sur l’histoire et les influences culturelles de l’aitys. Enfin, pour ceux qui souhaitent vivre l’expérience de l’aitys en direct, suivre des groupes et ensembles locaux à travers des plateformes culturelles ou lors de voyages en Asie centrale, comme proposé par Voyage Asie centrale, peut offrir des expériences enrichissantes.