Les voix bulgares désignent la tradition du chant polyphonique féminin de Bulgarie : des secondes dissonantes serrées, un bourdon puissant et une émission vocale ouverte qui ont séduit l’Occident à partir des années 1970, avec Le Mystère des Voix Bulgaires, avant qu’une chanson des Rhodopes ne parte dans l’espace à bord des sondes Voyager. De la diaphonie shoppe du village de Bistritsa, classée à l’UNESCO en 2008, aux arrangements du compositeur Filip Koutev, voici l’histoire d’une voix devenue l’une des signatures musicales les plus reconnaissables d’Europe de l’Est.

Une sonorité qui ne ressemble à aucune autre

Rien ne prépare l’oreille à son premier contact avec les voix bulgares. Deux mélodies se superposent à distance d’un ton, parfois d’un demi-ton : la dissonance n’y est pas une faute, elle est le cœur du style. Le chant s’appuie sur un bourdon monotone, doublé ou triplé pour gagner en puissance, pendant qu’une voix principale déroule une mélodie ornée d’appels et de grondements. L’émission est pleine, ouverte, presque criée — pensée pour porter jusqu’au bout d’un champ ou d’une place de village, sans micro ni amplification.

La forme la plus aboutie de cette tradition est la diaphonie dite polyphonie shoppe, de la région du Shoplouk, au pied des montagnes qui dominent Sofia. Selon la description qu’en donne l’UNESCO, une ou deux voix élaborent la mélodie composée de l’izvikva, le « cri » ou l’appel, et du bouchi krivo, le « grondement », tandis que les autres voix accompagnent d’un bourdon monotone. Vêtues de leurs costumes traditionnels, les chanteuses se tiennent par la taille ou la ceinture pour former un cercle et exécuter des pas légers dans le sens inverse des aiguilles d’une montre : le chant n’est jamais séparé de la danse, comme le rappelle le rite du lazarouvane, cérémonie d’initiation des jeunes filles qui fait partie intégrante du patrimoine. Pour situer cette écriture vocale dans le paysage européen, on la comparera volontiers à la polyphonie géorgienne, autre sommet du chant traditionnel du Caucase et de la mer Noire que notre dossier sur les chants polyphoniques géorgiens, classés à l’UNESCO en 2001, décrit en détail.

Trois éléments expliquent l’identité sonore immédiatement reconnaissable des voix bulgares :

  • les secondes dissonantes, volontairement maintenues entre les voix, qui produisent ce « frottement » dense et vibrant ;
  • le bourdon, tenu longuement sous la mélodie et renforcé par la répétition des voix, qui donne au chant sa masse sonore ;
  • l’ornementation vocale — appels, glissés, accents frappés — qui fait chanter les instruments comme une voix humaine, et la voix comme un instrument.

Le chant des femmes, mémoire du village

Dans la Bulgarie rurale d’autrefois, le chant était avant tout l’affaire des femmes. C’est elles qui détenaient le répertoire des fêtes, des travaux collectifs et des rites de passage, et qui le transmettaient de génération en génération, dans la famille comme dans les veillées. Les hommes, eux, étaient davantage associés aux instruments — la gaïda des Rhodopes, le kaval, la gadulka. Cette répartition des rôles confère à la tradition vocale bulgare une coloration résolument féminine, rare au sommet de la virtuosité polyphonique.

Le chant accompagnait chaque bascule de l’existence : les chansons de mariage, qui habillent le départ de la mariée et son arrivée dans la nouvelle maison ; les chants rituelles du calendrier ; les mélodies des travaux agricoles et des récoltes. Le lazarouvane, rite du printemps au cours duquel les jeunes filles paraissent dans les rues du village en costumes ornés de branches vertes, en est l’un des exemples les plus vivants : il mêle chant, danse en chaîne et initiation à la vie adulte. Cette fonction sociale du chant rappelle ce que d’autres peuples d’Europe de l’Est ont fait de leurs propres cycles rituels : nos chants de travail et rites calendaires slaves obéissent à la même logique, où la musique structure la communauté avant d’être un spectacle.

Les Bistritsa Babi, grands-mères de Bistritsa : un trésor UNESCO

À une dizaine de kilomètres de la capitale Sofia, le village de Bistritsa abrite l’un des derniers bastions de la polyphonie shoppe. C’est là qu’un groupe de femmes âgées — les Bistritsa Babi, littéralement les « grands-mères de Bistritsa » — a perpétué pendant des siècles les chants, les danses et les rites de la région. Leur répertoire couvre la diaphonie proprement dite, les anciennes formes de la danse en chaîne horo et la pratique rituelle du lazarouvane.

Femmes âgées bulgares en coiffes blanches dansant la horo en cercle sur une place de village
La danse en chaîne horo, pratiquée en cercle dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, fait corps avec le chant polyphonique du Shoplouk.

La reconnaissance est venue en deux temps : la tradition des Bistritsa Babi a d’abord été proclamée chef-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité en 2005, puis inscrite en 2008 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. L’UNESCO souligne toutefois la fragilité de ce trésor : la proximité de Sofia détourne peu à peu l’intérêt des jeunes pour les traditions locales, et le répertoire a été réduit, sur scène, aux chants et aux danses les plus populaires. Les Bistritsa Babi sont aujourd’hui parmi les dernières représentantes de la polyphonie traditionnelle de leur région — exactement le genre de situation qui justifie l’inscription au patrimoine mondial.

Une carte des styles vocaux : du Shoplouk aux Rhodopes

La diaphonie shoppe n’épuise pas la richesse vocale bulgare. Chaque grande région a façonné son propre rapport à la voix, du chant serré et dissonant de l’ouest aux longues lignes mélancoliques des montagnes du sud. La table suivante dresse un premier repère :

RégionTraits vocaux dominantsContexte d’interprétation
Shoplouk (ouest, autour de Sofia)Diaphonie à secondes dissonantes, izvikva et bouchi krivo, bourdon doublé ou tripléRites d’initiation (lazarouvane), danse en chaîne horo, fêtes de village
Rhodopes (sud)Chants amples et lents, lignes mélodiques longues, émission très ouverteVeillées, chants épiques et lyriques, répertoire soliste accompagné de gaïda
Thrace (sud-est)Polyphonies de fête, répertoires liés au travail collectif et aux dansesRécoltes, mariages, rassemblements communautaires
Pirin et Dobroudja (sud-ouest et nord-est)Styles vocaux régionaux variés, souvent moins strictement diaphoniquesCalendrier agricole et coutumes propres à chaque terroir

Dans les Rhodopes, la voix soliste occupe une place particulière : la chanteuse y déploie une mélodie longue et ornée, soutenue par le souffle continu de la gaïda, la grande cornemuse bulgare au bourdon profond. Cet attelage voix-cornemuse appartient à la même famille que les traditions de l’Europe balkanique et slave orientale, que notre dossier sur les cornemuses slaves, de la duda biélorusse à la gaida bulgare, retrace région par région.

Filip Koutev : l’invention du chœur folklorique professionnel

Le passage du chant villageois à la scène de concert tient en grande partie à une seule figure : Filip Koutev, compositeur et chef de chœur bulgare. En 1951, il est nommé directeur fondateur de l’Ensemble d’État des chants et danses populaires de Bulgarie, chargé de transformer le folklore en vitrine nationale. Son parti pris est audacieux : il garde la matière première — dissonances, quarts de ton, bourdons, rythmes asymétriques — mais l’habille d’un langage choral emprunté en partie à l’impressionnisme de Claude Debussy et aux recherches dodécaphoniques d’Arnold Schoenberg. Le résultat, raconte l’histoire du disque, n’a jamais été entendu ailleurs : une musique enracinée dans le village, traversée d’éclats d’avant-garde.

De ce travail sont nés des ensembles professionnels qui ont fait voyager la voix bulgare bien au-delà des frontières, au premier rang desquels le Chœur vocal féminin de la Radio-Télévision bulgare, installé à Sofia. Koutev, compositeur avant d’être arrangeur, a lui-même écrit pour ce répertoire : sa Shopp Suite de 1952 porte sur la scène les couleurs du Shoplouk, tandis que ses nombreuses œuvres pour chœur folklorique prolongent l’entreprise de transcription. Ce « folklore artistique » n’est pas une copie ethnographique : c’est une création à part entière, bâtie sur des matériaux ruraux, qui a préparé le terrain de la consécration mondiale.

Le Mystère des Voix Bulgaires : la passion de Marcel Cellier

L’homme qui a mis les voix bulgares entre toutes les oreilles d’Occident n’était ni Bulgare ni chanteur : Marcel Cellier, organiste, producteur de radio et fondateur du label suisse Disques Cellier. À la fin des années 1950, malgré la guerre froide et les soupçons d’espionnage qui pesaient sur tout voyageur, il obtient avec son épouse Catherine l’autorisation de se rendre régulièrement en Bulgarie, un volumineux magnétophone Telefunken sous le bras. De ces voyages naît une collection d’enregistrements de terrain, diffusée dans son émission hebdomadaire consacrée aux musiques d’Europe de l’Est, « From the Black Sea to the Baltic », animée de 1960 à 1985.

Les jalons de la découverte occidentale se succèdent alors :

  • fin des années 1950 : Marcel et Catherine Cellier enregistrent chanteurs et musiciens traditionnels à Sofia et dans les campagnes ;
  • 1975 : Disques Cellier publie la compilation Le Mystère des Voix Bulgaires, mêlant prises du couple et archives de la Radio de Sofia — un succès d’estime d’abord confidentiel ;
  • 1986 : un circuit inattendu — une cassette compilée par le chanteur de Bauhaus Peter Murphy, écoutée par le cofondateur du label britannique 4AD, Ivo Watts-Russell — aboutit à une licence qui propulse l’album sur la scène mondiale ;
  • 1990 : Marcel Cellier tente de verrouiller la filière en déposant le nom Le Mystère des Voix Bulgaires auprès de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle.
Chœur féminin bulgare en costumes rouges brodés chantant sur une scène de théâtre
Le modèle du grand chœur folklorique professionnel, imaginé par Filip Koutev en 1951, a porté les voix bulgares sur les scènes du monde entier.

Le succès dépasse tout ce qu’un disque de chants traditionnels pouvait espérer : 4AD vend 100 000 exemplaires, le label américain Elektra/Nonesuch, qui licencie l’album pour les États-Unis, 500 000. Les promoteurs se disputent les tournées du chœur de la télévision bulgare, et des formations rivales fleurissent sous des noms proches — au point que la parade pour reconnaître un enregistrement authentique reste de chercher le nom de Cellier dans les crédits. Marcel Cellier meurt en 2013, à 88 ans, après avoir vu sa passion devenir patrimoine mondial ; le documentaire Balkan Melodie (2012) raconte son odyssée, et en 2014 la Radio nationale bulgare remet à Catherine le prix Sirak Skitnik, décerné à titre posthume à son mari pour la promotion mondiale de la musique folklorique bulgare.

Izlel e Delyu Haydutin, la chanson envoyée dans l’espace

Parmi tous les chants bulgares, un seul a quitté la Terre. Izlel e Delyu Haydutin — « Delyo le hajduk s’est levé » — célèbre un héros rebelle de la région de Zlatograd, dans les Rhodopes. C’est l’ethnologue américain Martin Koenig qui apporte la légende à son sommet : découvrant la Bulgarie en 1966, il y retourne à plusieurs reprises pour photographier les coutumes et enregistrer les chants. En 1968, il fait la connaissance de Valya Balkanska, une jeune chanteuse de 26 ans originaire d’un village des Rhodopes, et enregistre sa voix dans une salle de classe du village même.

Ce qui devait rester une collecte de terrain devient un ambassadeur de l’humanité : l’enregistrement de Balkanska est choisi parmi des milliers de musiques terrestres pour figurer sur le disque des sondes Voyager, lancées en 1977. La voix des Rhodopes voyage depuis lors dans l’espace interstellaire, porteuse d’un message que la chanteuse résume simplement : cette chanson a trouvé sa place, et la Bulgarie avec elle. Demander aux auditeurs de quel millésime date l’enregistrement reste un piège classique — le disque spatial date de 1977, mais la voix, elle, a été fixée en 1968.

Où entendre les voix bulgares aujourd’hui

Après 1989, la vague du Mystère a déferlé sur les scènes de world music : de nombreux ensembles, fils et filles du chœur de Sofia ou de traditions régionales, continuent de se produire en Europe et en Amérique, mêlant répertoire ancien et créations contemporaines. En Bulgarie, la tradition n’a pas disparu avec ses plus célèbres interprètes : les fêtes villageoises, les cérémonies du lazarouvane et les concerts des Bistritsa Babi maintiennent le lien entre scène et village, même si l’UNESCO juge la transmission fragile face à l’attraction de la capitale.

Le voyageur curieux peut encore entendre ces voix là où elles sont nées, dans les villages des Rhodopes ou les fêtes du Shoplouk ; pour préparer un itinéraire entre terroirs, notre partenaire publie un guide des villages traditionnels bulgares incontournables qui aide à sortir des sentiers battus. Et pour entendre les grandes formations folkloriques sur scène, notre guide des festivals de musique folklorique en Europe de l’Est recense les rendez-vous où les ensembles bulgares sont les bienvenus.

Conclusion

Des cercles de femmes de Bistritsa aux rayonnages des disquaires du monde entier, les voix bulgares ont accompli un trajet rare : conquérir l’imaginaire international sans rien sacrifier de leur exigence. La diaphonie shoppe, les secondes volontairement dissonantes, le bourdon des chanteuses de Rhodopes et la foi d’un organiste suisse ont fait le reste. À une époque où la voix humaine devient un marqueur d’authenticité, ce patrimoine rappelle que la musique traditionnelle n’est pas un vestige : c’est une technologie du lien social, pensée pour tenir ensemble les corps, les saisons et les générations.