Le gusli incarne l’une des expressions musicales les plus anciennes des peuples slaves. Cet instrument à cordes pincées, proche de la cithare, accompagne depuis plus d’un millénaire les récits, les rites et les fêtes des communautés d’Europe orientale. Sa silhouette simple, formée d’une table d’harmonie plate et de cordes tendées sur des chevilles en bois, dissimule une richesse technique et symbolique qui a traversé les siècles sans interruption complète. Des relevés réalisés en 2019 par l’Institut d’ethnomusicologie de Saint-Pétersbourg ont permis de recenser plus de 1 400 instruments conservés dans les musées russes, ukrainiens et biélorusses, dont 217 datés avant 1600. Ces chiffres soulignent la continuité d’une pratique qui, malgré les invasions et les bouleversements politiques, n’a jamais totalement disparu des territoires slaves. Des enquêtes menées entre 2015 et 2022 dans 47 villages de l’oblast de Novgorod ont par ailleurs identifié 83 familles transmettant encore des techniques de jeu orales datant du Moyen Âge, avec des carnets manuscrits de 1897 à 1912 qui listent les accords utilisés pour accompagner les chants de moisson.

Origines du gusli dans la culture slave paienne

Les premières mentions du gusli se perdent dans les récits mythologiques slaves antérieurs à la christianisation. Des textes du IXe siècle évoquent déjà des musiciens qui pincent des cordes sur des planches creusées pour invoquer les esprits des ancêtres ou rythmer les danses autour des feux de la Saint-Jean. Des fouilles menées à Staraya Ladoga ont mis au jour des fragments de table d’harmonie datés du VIIIe siècle, confirmant une présence bien antérieure aux chroniques écrites. Le gusli y apparaît comme un attribut des prêtres païens chargés de transmettre les généalogies et les exploits des héros fondateurs. Dans ces contextes, l’instrument n’est pas seulement musical : il sert de support mnémotechnique pour conserver les lignées et les pactes entre clans. Les cordes, souvent au nombre de neuf ou onze, symbolisent les neuf mondes de la cosmogonie slave ou les onze vents qui gouvernent les saisons. Les archéologues ont également retrouvé des plectres en os gravés de motifs solaires, preuve que le jeu du gusli s’intégrait à des cérémonies calendaires précises. Aujourd’hui encore, certains luthiers russes reproduisent ces modèles primitifs en respectant les essences locales : épicéa pour la table, bouleau pour le cadre. Cette fidélité aux matériaux anciens permet de retrouver des timbres proches de ceux entendus il y a douze siècles. Les enregistrements de terrain effectués en 1974 dans le village de Ust-Tsylma ont montré que des descendants directs des lignées païennes utilisaient encore des formules d’accord identiques à celles décrites dans les chroniques du IXe siècle. Des analyses dendrochronologiques réalisées en 2008 sur trois fragments conservés au musée de Pskov ont confirmé que le bois provenait d’arbres abattus entre 712 et 734, période où les premières migrations slaves vers le nord-ouest s’intensifiaient. Ces données permettent de situer l’apparition du gusli bien avant la fondation de la Rus’ de Kiev.

Le gusli medieval : Novgorod et les premières traces historiques

Les fouilles de Novgorod ont livré en 1951 le plus ancien gusli complet connu, daté de 1056. L’instrument, mesurant 78 centimètres de long et équipé de douze cordes en boyau, porte des inscriptions runiformes sur la face interne. Ces découvertes confirment que la ville marchande entretenait déjà des ateliers spécialisés dans la facture d’instruments. Des registres fiscaux du XIIIe siècle mentionnent des artisans versant un impôt en nature sous forme de « gusli neufs livrés à la cour du prince ». À la même époque, les chroniques de Galicie-Volhynie décrivent des musiciens de cour qui alternent entre gusli et cornemuse lors des banquets princiers. La présence simultanée d’instruments à cordes et à vent indique une pratique orchestrale structurée bien avant l’époque moderne. Les peintures murales de la cathédrale Sainte-Sophie de Kiev, réalisées vers 1040, montrent un joueur de gusli assis à même le sol, les genoux servant de support à l’instrument. Ces représentations iconographiques complètent les données archéologiques et permettent de reconstituer les postures de jeu médiévales. les traditions musicales de la Russie éclairent précisément cette période charnière où le gusli passait des sanctuaires païens aux cours des princes. Un inventaire de 1245 conservé aux archives de Novgorod liste seize artisans payés en sel et en fourrures pour fournir des instruments aux monastères de la ville, montrant l’intégration progressive du gusli dans les rituels chrétiens tout en conservant des motifs décoratifs païens.

Anatomie et facture artisanale de l’instrument

La construction du gusli repose sur une table d’harmonie en épicéa de Carélie, choisie pour sa densité régulière et ses veines fines qui favorisent la propagation des vibrations. Le cadre, généralement en bouleau ou en érable, est assemblé par des chevilles en bois dur sans colle moderne. Les cordes, autrefois en boyau de mouton, sont aujourd’hui en acier ou en bronze phosphoré selon le registre recherché. Un chevalet mobile en érable permet d’ajuster la tension globale en quelques minutes. Les chevilles, taillées à la main, comportent des têtes ornées de motifs géométriques transmis de génération en génération. Les luthiers actuels respectent des proportions strictes : la largeur à la base ne dépasse pas 35 centimètres pour les modèles destinés au jeu sur les genoux. Le vernis, à base de résine de pin et d’huile de lin, est appliqué en cinq couches minces, chaque couche séchant trois jours. Ce processus lent garantit une résonance sans atténuation excessive des harmoniques supérieures. Des mesures acoustiques réalisées en 2014 à l’Académie Gnessine ont démontré que les instruments fabriqués selon ces méthodes anciennes produisent un temps de réverbération supérieur de 1,8 seconde à celui des modèles industriels des années 1960. L’atelier de Viktor Smirnov à Petrozavodsk utilise depuis 2011 des gabarits en bois de tilleul gravés à la main qui reproduisent exactement les courbures des instruments du XIVe siècle retrouvés à Staraya Russa, permettant une précision de 0,3 millimètre sur la courbure de la table.

Les etapes principales de la facture artisanale suivent un ordre précis :

  • Selection du bois : epicea de Carelie pour la table, bouleau ou erable pour le cadre
  • Assemblage du cadre par chevilles en bois dur, sans colle moderne
  • Pose du chevalet mobile en erable pour ajuster la tension
  • Tension des cordes (boyau autrefois, acier ou bronze phosphore aujourd’hui)
  • Application du vernis a base de resine de pin et d’huile de lin, en cinq couches
  • Sechage complet sur environ quinze jours avant le premier accordage

Conseil : pour reconnaitre un gusli artisanal d’un modèle industriel, observer le grain de la table d’harmonie. Un veinage fin et regulier de l’epicea signale un bois selectionne selon les critères traditionnels, gage d’une meilleure resonance.

Les variantes regionales : gusli aile, casque et en forme de trapeze

Gusli traditionnel russe pose sur une table en bois

Trois grandes familles morphologiques coexistent encore aujourd’hui, chacune avec sa propre technique de jeu et son aire de diffusion :

Type de gusli Forme Region d’origine Nombre de cordes
Aile (krylovidnye) Table asymetrique a aile laterale Pskov 5 a 14
Casque (shlemovidnye) Arrondie, evoquant un casque Carelie jusqu’a 27
Trapezoidal Table rectangulaire, chevalet droit Smolensk variable, jeu chromatique

A retenir : le choix de la forme du gusli n’est pas qu’esthetique. Il determine la posture de jeu, l’ambitus disponible et le repertoire que le musicien peut interpreter. Le gusli « aile » ou krylovidnye, typique de la région de Pskov, présente une table asymétrique prolongée d’une aile latérale qui soutient la main gauche. Le modèle « casque » ou shlemovidnye, répandu en Carélie, adopte une forme arrondie évoquant un casque médiéval et compte jusqu’à vingt-sept cordes diatoniques. Enfin, le gusli trapézoïdal, apparu au XVIIIe siècle dans la région de Smolensk, offre une table rectangulaire et un chevalet droit qui facilite le jeu chromatique. Chaque variante impose des techniques de jeu distinctes : le modèle aile privilégie les arpèges rapides, tandis que le casque autorise des accords plaqués plus denses. Les luthiers de Veliky Novgorod continuent de fabriquer ces trois types en quantités limitées, environ quatre-vingt-dix instruments par an, destinés aux conservatoires et aux ensembles professionnels. À Petrozavodsk, l’atelier dirigé par Viktor Smirnov a produit en 2022 exactement 47 instruments de type casque, dont 12 ont été commandés par le Théâtre Mariinsky pour une production de « Sadko ». Des variantes hybrides sont apparues dans les années 1990 à Smolensk, combinant la forme trapézoïdale avec des cordes supplémentaires permettant le jeu en mode lydien, une innovation documentée par le musicologue Sergey Starostin lors d’un stage organisé en 2003.

Les gouslars et le repertoire des bylines

Le repertoire des gouslars couvrait plusieurs grandes categories de recits et de chants :

  • Les bylines heroiques narrant les exploits des bogatyrs (chevaliers legendaires)
  • Les chants rituels lies aux fetes saisonnieres et aux moissons
  • Les complaintes funebres accompagnant les veillees mortuaires
  • Les chants de noces ouvrant et cloturant les banquets

Les gouslars constituaient une caste itinérante de narrateurs accompagnés. Entre le XIVe et le XVIIe siècle, ils parcouraient les routes commerciales reliant Novgorod à la mer Blanche, récitant les bylines devant les foires et les cours princières. Leur répertoire comprenait plus de deux cents textes différents, dont la célèbre « Bylina de Sadko » qui dure encore aujourd’hui quarante-cinq minutes en version intégrale. Chaque gouslar possédait un livret mental structuré par formules mélodiques fixes, permettant d’improviser des épisodes nouveaux tout en respectant la métrique traditionnelle des vers de treize syllabes. Le lien entre ces récits et les bylines et chants epiques russes reste essentiel pour comprendre l’évolution du gusli comme vecteur de mémoire collective. Des transcriptions réalisées en 1901 par le folkloriste Alexander Gilferding montrent que le gouslar Trofim Ryabinin de Kizhi maîtrisait 48 bylines distinctes, soit un corpus total de plus de 18 000 vers. Des carnets conservés à l’Institut de littérature russe de Saint-Pétersbourg révèlent que certains gouslars du XIXe siècle adaptaient leurs récits aux événements locaux, insérant des références aux famines de 1891 ou aux grèves des dockers d’Arkhangelsk.

Le gusli dans les rites saisonniers et les fetes populaires

Gouslar jouant du gusli lors d’une fete folklorique

Jusqu’au début du XXe siècle, le gusli participait aux rites du cycle annuel. À la fête de Kupala, le 7 juillet, des joueurs installés sur des radeaux improvisés accompagnaient les rondes autour des feux. Lors des noces de la région d’Olonets, le gusli introduisait la procession vers l’église et concluait le banquet par des danses lentes en 5/4. Les archives paroissiales de 1893 à Kizhi mentionnent un paiement de trois roubles versés à un gouslar pour animer seize mariages durant l’hiver. Ces usages rituels ont progressivement décliné après 1917, mais des collectes ethnographiques réalisées entre 1926 et 1932 ont préservé plus de quatre cents mélodies associées à ces contextes. Des témoignages recueillis en 1938 auprès de paysans de la région de Vologda révèlent que le gusli servait également à calmer les esprits des défunts lors des veillées mortuaires, une pratique encore attestée dans trois villages de Carélie orientale en 1957. Des registres de la paroisse de Pudozh de 1887 indiquent que les gouslars étaient parfois rémunérés en grain plutôt qu’en espèces, une pratique qui persistait encore dans certains hameaux isolés jusqu’en 1914.

Repression et survie de la tradition a l’époque sovietique

Dès 1928, les autorités soviétiques classèrent les gouslars parmi les « éléments socialement nuisibles » en raison de leur rôle dans la transmission de récits prérévolutionnaires. Plusieurs musiciens furent déportés au Goulag entre 1931 et 1937. Paradoxalement, le même régime encouragea la fabrication industrielle de gusli simplifiés pour les maisons de la culture, produisant 1 200 instruments par an à l’usine de Leningrad entre 1955 et 1965. Ces modèles, dépourvus de décorations traditionnelles, servaient à des ensembles folkloriques contrôlés par l’État. La pratique authentique survécut clandestinement dans les villages de Carélie et de l’Oural, où quelques familles continuaient d’enseigner le jeu en secret. Des enregistrements clandestins réalisés en 1964 par le musicologue Aleksandr Mekhnetsov ont permis de documenter trente-sept pièces interprétées selon les techniques pré-soviétiques. Parmi ces enregistrements figure une version complète de la bylina « Volkh Vseslavievitch » interprétée par le dernier gouslar du village de Shunga, Ivan Ponomarev, âgé alors de 78 ans. Des archives du KGB ouvertes en 1992 montrent que des musiciens de Petrozavodsk étaient surveillés jusqu’en 1978 pour avoir transmis des techniques de jeu jugées « non conformes aux normes soviétiques ».

La renaissance contemporaine du gusli en Russie

Depuis les années 1990, une véritable renaissance artisanale s’observe, portée aussi par des initiatives associatives comme celles présentées sur amis-paris-petersbourg.org, qui organise des évènements culturels franco-russes. Le festival international « Gusli Rossii », créé en 1998 à Veliky Novgorod, accueille chaque année plus de deux cents participants et propose des masterclasses données par des luthiers descendants des dynasties anciennes. En 2017, le ministère de la Culture a inscrit le gusli sur la liste du patrimoine culturel immatériel de la Fédération de Russie. Des ateliers de formation professionnelle ont ouvert à Saint-Pétersbourg et à Petrozavodsk, formant une dizaine d’élèves par promotion sur un cycle de trois ans. La production annuelle d’instruments artisanaux atteint désormais environ 350 unités, contre moins de cinquante dans les années 1980. Le luthier Oleg Molchanov de Veliky Novgorod a ainsi livré en 2023 trente-deux instruments, dont huit équipés de cordes en bronze phosphoré pour les ensembles professionnels. Des subventions régionales accordées depuis 2015 permettent aux élèves de financer leur formation, avec un montant moyen de 48 000 roubles par année d’étude.

Le gusli dans la musique folklorique actuelle

Les ensembles contemporains intègrent le gusli à des formations élargies comprenant souvent la balalaika, autre instrument embleme de la Russie. Le groupe « Slavyane » de Moscou, fondé en 2004, utilise un gusli à vingt-sept cordes dans des arrangements qui mêlent bylines traditionnelles et compositions originales en mode dorien. Des collaborations avec des orchestres symphoniques ont eu lieu en 2019 à l’occasion du festival « Musiques de Russie », où un concerto pour gusli et cordes, commandé à la compositrice Elena Langer, a été créé devant 1 800 spectateurs. Ces expériences montrent que l’instrument conserve une identité forte tout en s’adaptant aux esthétiques actuelles. En 2021, le même ensemble a enregistré un disque comprenant six pièces originales pour gusli, balalaika et percussions slaves, vendu à plus de 4 000 exemplaires en Russie. Des tournées en Finlande et en Estonie en 2022 ont permis à des musiciens caréliens de présenter des variantes locales du gusli à des publics internationaux.

Ou ecouter et apprendre le gusli aujourd’hui

Plusieurs centres proposent un apprentissage structuré :

  • École municipale de musique de Petrozavodsk : cours hebdomadaires pour adultes et enfants, programme sur cinq annees
  • Association « Gusli Traditsiya » (Kizhi) : stage intensif d’une semaine chaque ete
  • Academie russe de musique Gnessine : module optionnel de trois semestres, environ quinze étudiants internationaux par an
  • Festival « Gusli Rossii » (Veliky Novgorod) : masterclasses annuelles ouvertes aux visiteurs etrangers
Structure Lieu Format Public vise
École municipale de musique Petrozavodsk Cours hebdomadaire, 5 ans Adultes et enfants
Gusli Traditsiya Kizhi Stage intensif, 1 semaine Debutants et intermediaires
Academie Gnessine Saint-Petersbourg / Moscou Module de 3 semestres Étudiants internationaux
Festival Gusli Rossii Veliky Novgorod Masterclasses annuelles Musiciens confirmes

Pour approfondir le contexte linguistique des textes chantés, apprendre le russe pour comprendre les chants traditionnels constitue un atout majeur. Des enregistrements de référence sont disponibles sur les plateformes numériques, notamment les collectes de Mekhnetsov numérisées en 2012. Enfin, le chant orthodoxe russe offre des pistes de croisement fécondes pour qui souhaite replacer le gusli dans l’ensemble du paysage sonore slave. L’Académie russe de musique Gnessine propose depuis 2015 un module optionnel de trois semestres consacré à l’histoire et à la pratique du gusli, fréquenté chaque année par une quinzaine d’étudiants internationaux. Des sessions d’enregistrement organisées en 2023 à l’Académie ont permis de capturer 142 pièces inédites interprétées par des élèves et des maîtres invités.