La cornemuse slave désigne une famille d’instruments à vent de l’Europe de l’Est et des Balkans : la duda biélorusse, la koza ou volynka ukrainienne, la volynka russe, les dudy tchèques et la gaida bulgare. Toutes partagent la même architecture — un sac de peau, un chanter mélodique, un ou plusieurs bourdons — mais diffèrent par leur perce, leurs répertoires et leurs fonctions rituelles : noces, moissons, processions et veillées villageoises. Après un recul sévère au XXe siècle, elles connaissent depuis les années 1990 un renouveau porté par des facteurs, des festivals et des ensembles folkloriques.

Une famille d’instruments, un souffle commun

Toutes les cornemuses slaves reposent sur le même principe organologique. Un sac, traditionnellement en peau de chèvre entière ou en vessie de veau, sert de réserve d’air. Le sonneur le gonfle soit en soufflant par une embouchure, soit, dans les formes plus tardives, à l’aide d’un petit soufflet cousu sous le bras gauche. Du sac partent un chanter — la cheminée mélodique percée de trous de jeu — et une ou plusieurs cheminées de bourdon, qui émettent une note tenue servant de socle harmonique.

Deux détails distinguent les traditions entre elles :

  • La forme de la perce du chanter : cylindrique dans l’aire ukrainienne et biélorusse, conique dans les Balkans, ce qui modifie profondément le timbre, plus clair et nasal d’un côté, plus plein et cuivré de l’autre.
  • Le nombre et l’accord des bourdons : un seul bourdon grave pour la gaida bulgare, un bourdon long et un bourdon court pour la koza ukrainienne, parfois un troisième bourdon aigu sur certaines volynkas russes.

Le joueur n’appuie jamais ses doigts sur les trous de la même manière qu’un flûtiste : il couvre les trous à la paume, en obturant par pression, ce qui autorise des ornements rapides, des mordants et des glissandos que les sonneurs appellent « faire parler l’anche ».

Trois critères départagent, aux yeux des traditionnels, une bonne cornemuse d’une cornemuse de démonstration :

  • La tenue du bourdon : il doit rester stable quelle que soit la pression du sac, sans montées ni creux parasites.
  • L’équilibre du chanter : juste sur toute la longueur du corps, du grave nasal à l’aigu criard.
  • L’étanchéité du sac : une peau mal tannée fuit, et le souffle s’épuise en quelques mesures.

La duda biélorusse, voix des forêts de Polésie

En Biélorussie, la cornemuse porte le nom de duda, mot slave ancien qui désigne aussi, selon les régions, le hautbois pastoral ou la flûte, preuve de l’entrelacement des lutheries populaires. Le sac est en peau de chèvre, le chanter compte six à huit trous, et un bourdon long de plus d’un mètre soutient la mélodie d’une note grave, parfois doublée d’un bourdon plus court à l’octave.

La duda accompagnait les grandes occasions du village : le cortège nuptial qui allait chercher la mariée, la foire d’automne, les veillées de Kupalle au solstice d’été. Dans le sud du pays, autour de Pinsk et de Stolin, les processions religieuses l’ont longtemps emmenée avec les tsymbaly et la skripka. Les collectes réalisées au début du XXe siècle montrent que chaque district avait ses propres airs de duda, transmis oralement d’un sonneur à l’autre. Notre dossier sur les musiques traditionnelles de Biélorussie détaille ce contexte régional où la cornemuse dialogue avec les polyphonies de la Polésie.

Sonneur de duda biélorusse en tenue traditionnelle
Dans la Polésie méridionale, la duda soutenait jadis les processions et les veillées de Kupalle au son de son bourdon grave.

La koza ukrainienne et la volynka russe

L’Ukraine possède l’une des traditions de cornemuse les plus anciennement attestées : les sources mentionnent la koza — ou duda, ou volynka, les noms varient selon les régions — dès le XVIe siècle. L’instrument se compose d’un sac en peau de chèvre, d’une chambre en bois reliant les tuyaux, d’une longue cheminée de bourdon, d’une courte cheminée de bourdon et d’un chanter à six ou huit trous. Les sonneurs des Carpates ukrainiennes, les oprychky, jouaient debout, l’instrument serré contre le corps, dans un style vif et sautillant destiné aux danses de village.

La tradition recule fortement au début du XXe siècle, concurrencée par le violon, puis par l’accordéon et la tsymbaly d’orchestre. Elle survit néanmoins dans les régions de Transcarpatie et de Podolie, où des familles de sonneurs maintiennent le répertoire des noces. Le renouveau ukrainien contemporain, documenté dans notre page consacrée aux musiques traditionnelles ukrainiennes, replace aujourd’hui la koza aux côtés de la bandoura dans les festivals de patrimoine.

En Russie, la volynka — nom probablement issu de la Volhynie, région frontalière — se répand dans les provinces centrales et du Nord. Sa facture y est plus hétérogène : un sac en peau, un chanter large, et jusqu’à trois bourdons dont certains sonnent à l’unisson pour renforcer le soutien. Les collectes du XIXe siècle la montrent en fonction dans les rondes et les chants de travail, avant que le balalaïka et la garmon ne la relèguent au rang d’instrument d’ancien.

La gaida bulgare et les cornemuses des Balkans slaves

Plus au sud, dans les Balkans slaves, la cornemuse s’appelle gaida. La forme la plus célèbre est la kaba gaida des monts Rhodopes, au chanter de buis à perce conique et au bourdon unique, très long, qui vibre une octave grave sous la mélodie. Le sac y est traditionnellement en peau de chèvre, et le jeu se caractérise par un continuum sonore : le sonneur ne s’interrompt jamais, ravitaillant le sac par la bouche sans cesser de jouer, ce qui produit cette respiration continue que les auditeurs identifient immédiatement.

La gaida accompagne dans les Rhodopes les chants épico-lyriques, les danses lentes extrêmement ornementées et les grandes fêtes calendaires. Les concours de gaida de la région de Smolyan, organisés depuis la seconde moitié du XXe siècle, ont fait de l’instrument un emblème national bulgare. En Serbie, en Macédoine et dans le sud de la Slovaquie — ce dernier pays partageant avec la Tchéquie la tradition des dudy à soufflet —, la cornemuse remplit des fonctions comparables : mariages, fêtes de village, cortèges.

Dudy tchèques et aire des Carpates

Les dudy tchèques et moraves appartiennent à la grande aire carpatique de la cornemuse. Elles se distinguent par leur soufflet — le sonneur n’emploie pas la bouche, ce qui lui permet de chanter en jouant — et par leur chanter recourbé à l’extrémité, reconnaissable entre toutes. Le bourdon long, dépassant souvent d’un mètre, est parfois pourvu d’un pavillon ornementé. Cette configuration, héritée des échanges entre forgerons et luthiers des Carpates, rapproche les dudy des cornemuses de Pologne méridionale, où la koza silésienne partage la même géométrie.

Un instrument rituel avant d’être un instrument de danse

Contrairement à l’image moderne d’une cornemuse réservée aux bals et aux fêtes folkloriques, l’instrument a d’abord été un marqueur rituel. Dans l’aire slave orientale, il ouvrait le cortège de mariage, précédait la mariée à l’église, annonçait la bénédiction des moissons. Dans certaines régions russes, un sonneur était mandaté pour les veillées funéraires, où le bourdon continu accompagnait les lamentations rituelles. La dimension communautaire prime : le son de la cornemuse appartient au village entier, pas à un musicien soliste.

Cette fonction explique la place centrale de l’instrument dans le protocole du mariage paysan, dont les formes les plus conservatrices ont survécu jusque dans les années 1950. Notre article sur le mariage traditionnel russe décrit ce déroulement chant par chant, là où la cornemuse et le violon se partageaient le cortège. De même, les danses traditionnelles slaves que la koza ou la duda faisaient tourner autour du feu de Kupalle relèvent de cette même logique : musique, geste et rite ne forment qu’un seul tissu.

Cornemuse exposée lors d'un festival folklorique de Biélorussie
Ateliers et festivals des années 1990 ont relancé la fabrication de cornemuses slaves, ici une duda à double bourdon présentée au public.

Tableau comparatif des principales cornemuses slaves

TraditionNom localChanterBourdonsSouffleContextes privilégiés
Biélorussieduda6-8 trous, perce cylindrique1 à 2bouchenoces, foires, Kupalle
Ukrainekoza, duda, volynka6-8 trous, perce cylindrique2 (long + court)bouchedanses de village, noces
Russievolynkalarge, perce mixte1 à 3boucherondes, chants de travail
Bulgariegaida, kaba gaidabuis, perce conique1, très longbouchechants épiques, fêtes
Tchéquie / Moraviedudyrecourbé en bout1 longsouffletfêtes de village, ballets folkloriques
Slovaquie / Pologne du Sudgajdy, kozaperce conique1bouche ou souffletmariages, cortèges

Le renouveau contemporain

Le XXe siècle fut presque fatal à la cornemuse slave : collectivisation, répression des fêtes religieuses, concurrence de l’accordéon chromatique et de l’orchestre folklorique soviétique ont réduit le nombre de sonneurs au silence. Dès les années 1990, le mouvement s’inverse. En Biélorussie, des musiciens comme Aleh Klyshko et les ensembles de la scène folk reprennent la duda en l’intégrant à des compositions nouvelles. En Ukraine, les festivals de musique ancienne accueillent des ateliers de facture. En Bulgarie, la filière de la gaida reste l’une des plus vivantes d’Europe : écoles, concours, tournées internationales.

L’apprentissage reste exigeant : trouver un sac correctement tanné, un chanter équilibré, et surtout maîtriser la respiration continue qui distingue le sonneur du débutant. C’est précisément cette difficulté qui séduit une nouvelle génération de musiciens, en Europe de l’Est comme en Europe occidentale, où des stages intensifs consacrés aux cornemuses slaves se multiplient chaque été.